
Depuis le mandat accordé à la « Convention » de répondre à différentes questions sur l’avenir de l’Europe et après un an et demi de travaux, la Convention était parvenue au consensus européen de Thessalonique du 20 juin 2003, et donc à un projet de Constitution qui disciplinait une série de matières et particulièrement l'action extérieure de l'Union. Celle-ci était présentée, dans le « Projet de Traité constitutionnel » de l’Union, sous un titre unique, alors que dans les Traités précédents elle figurait dans des textes différents. Ce regroupement était justifié sur le plan de la logique et sur celui de la cohérence, puisque toutes les actions menées par l’Union européenne sur la scène internationale, soient-elles économiques, humanitaires ou politiques, d’aide au développement ou de solidarité interne dans le cas de la lutte anti-terroriste doivent avoir des objectifs communs.
Le « Service Européen pour l'Action Extérieure » dont la nouveauté était inscrite dans le « Projet de Traité constitutionnel » de la « Convention Européenne » résulte de trois innovations majeures :
- La première était celle de la création d’un Ministre européen des Affaires étrangères, conduisant la PESC et s’appuyant sur ce service.
- La deuxième, l’élection d’un Président permanent du Conseil européen, élu pour deux ans et demi, renouvelables une fois, assurant la représentation extérieure de l’Union
- La troisième, la reconnaissance pleine et explicite de la personnalité juridique de l’Union, permettant à celle- ci d’agir sur la scène internationale.
En parcourant rapidement le texte en matière de politique étrangère nous devons prendre acte d’un élément de continuité et d’un facteur de discontinuité. L’élément de continuité était représenté par le vote à l’unanimité dans la prise de décision au sein du Conseil. L’unanimité comporte « ex converso » le « droit de veto » de chaque État sur des dossiers portant atteinte à ses intérêts, à ses orientations ou à ses principes. Le facteur de discontinuité et donc d’innovation était constitué par la création de la fonction du futur Ministre des Affaires étrangères qui devait cumuler la charge de Vice- Président de la Commission européenne. Double charge qui s’explique par le but de disposer d’un budget et d’un pouvoir de coordination afin de mener à bien les actions décidées par le Conseil.
Au sein de la Commission, le Ministre (aujourd'hui « Haut Représentant »), sera en prise directe, par le biais du Collège des Commissaires, avec les États-Membres sur toutes les questions qui touchent à la stratégie des moyens et à leur mise en œuvre, ainsi qu’aux orientations de politique générale. Le « Ministre des Affaires étrangères » qui avait été désigné dans la figure du HR/SG, Mr. Solana, devait faire en sorte que l’action de celle- ci soit plus efficace et mieux écoutée dans le monde. Il devait avoir pour tâche de présenter l'Union d’une « seule voix », d’assurer la coordination entre les institutions et autres acteurs de la politique extérieure, sans qu’aucune d’entre elles ne soit prépondérante et de faire entendre cette « position concertée » à l’Assemblée et au Conseil de Sécurité des Nations- Unies. Ce nouvel outil diplomatique sur lequel doit s’appuyer son action, est placé sous son autorité et prend la forme d'un « Service européen d’action extérieure». Par le biais des Délégations de la Commission dans près de 150 pays il dispose d’une structure influente et représentative dans les grandes régions du monde.
La question la plus importante, qui a été et demeure l’objet d’une lutte d’influence entre la Commission et le Conseil, est celle du « statut » de ce service. D’intenses débats ont en lieu, lors de la présentation d’un « projet de service » par le Président de la Commission Mr. Barroso et le HR/SG Mr. Solana au Conseil, le 10 mars 2005, entre les institutions de l’Union Europénne et les Gouvernements des États-Membres. Ces divergences ont porté sur la configuration du Service et les liens entre les compétences et les fonctions respectives du Conseil, de la Commission et des États-Membres, sous le contrôle du PE. Ce qui apparaissait certain, à l'époque, c'était que les DG de la Commission qui ont en charge le commerce extérieur, le développement, l’aide humanitaire, ainsi que la gestion des programmes d’assistance financière extérieure, ou encore, les négociations d’élargissement, restaient sous la responsabilité des Commissaires désignés. En revanche seraient placés directement sous l’autorité du Chef de la Diplomatie européenne, l'État-Major de l’Union européenne, ainsi que les fonctionnaires dont les compétences recouvrent les grandes aires économiques et politiques. L’importance et le volume des effectifs devaient dépendre des options retenues, mais auraient dû être de quelques centaines de fonctionnaires. Un rapport fut présenté au Conseil européen les 16 et 17 juillet 2005, tranchant sur ces différents points.
Considéré sous l’angle de ses compétences, le « Service Européen d’Action Extérieure » a pour mission de concevoir et de mettre en œuvre un équilibre délicat entre le respect des politiques étrangères, de sécurité et de défense des États-Membres de l’Union et le développement d’un processus décisionnel, central et efficace, doué de capacités crédibles d’action militaire. Dans le cadre du « Traité de Lisbonne », la maîtrise des traités reste dans les mains des États et ceux-ci gardent la « compétence des compétences », autrement dit, la souveraineté pleine en matière d’action extérieure. De ce fait, la capacité ultime de répondre de manière autonome aux défis sécuritaires, militaires et civils de l’Union européenne ou à une crise existentielle et identitaire brutale, demeure dans les mains des États. Le service est le moyen constitutionnel d’un progrès politique vers des formes d’intégration sécuritaires plus poussées. Son objectif est d’aider les États-Membres à se doter d’influence, de puissance et de capacités de coercition par la voie de la coordination et sur une base volontaire et pas de les remplacer ou de se substituer à leurs pouvoirs. En son sein, les personnes étatiques les plus ambitieuses réaliseront des « coopérations renforcées » par la méthode européenne d’une éventuelle coalition de volontaires. Le service demeurera ainsi l’outil politique intégré d'une influence de l'Union qui n’est pas encore centralisée et fédérale, mais qui a besoin dans ce domaine « d’un plus d’Europe » et donc d’un plus de coordination. Il est « l’outil de conception » des options, de mise en œuvre institutionnelle et des résultats politico-militaires, attendus dans le domaine de la stabilité et de la pacification, partout là où des situations de crise exigent une présence de l’Europe sous la contrainte d’états de nécessité et d’urgence ou pour leur prévention.
Aux termes du « Traité de Lisbonne », les États-Membres ont souscrit à l’obligation de se consulter, de se coordonner et de se soumettre aux décisions du Conseil en matière de PESC/PESD sans disposer cependant d’un pouvoir de contrainte, ni de la possibilité d’un recours à la Cour de Justice, en cas de non participation ou de non exécution. En effet, les États-Membres restent pleinement souverains dans cette matière, car l’organe doté d’un pouvoir d’autonomie et de responsabilité vis-à-vis des gouvernements est le Haut-Représentant de l’Union, lié au Conseil de l’Union européenne. Ce dernier demeure l’institution politique de représentation des États qui gardent la maîtrise des affaires étrangères et donc une compétence exclusive ne les obligeant d’aucune manière à une position commune. Le silence du Haut-Représentant en cas d’absence de « position commune » est l’expression de cette règle, qui résulte simultanément d’un état de fait et d’un état de droit. En effet, la PESC/PESD repose totalement sur les moyens politiques et militaires des Etats-Membres, et ceux-ci demeurent les détenteurs exclusifs de toute autorité et de toute subjectivité en matière de droit international public. Une évolution est certes possible car la forme du Traité elle-même n’est guère figée.
En effet, elle est fondée d’une part sur l’évolution de la situation internationale et de l’autre sur la capacité d’y répondre et de s’y adapter, par la progression d’une intégration plus approfondie dans les domaines essentiels de la sécurité intérieure et extérieure. Le monde tel qu’il est, est le vrai demandeur de « plus d’Europe », et il reste l’accélérateur le plus vraisemblable de sa constitution politique, la force dynamisante la plus probable de sa « volonté » unitaire. Cependant, le poids du « Hazard » ou de la machiavelienne « Fortuna » ne pourront rien sans un « Projet politique » qui demeure le seul interprète des institutionnalisations successives de l' Union.
Après le rejet du Traité Constitutionnel qui devait consacrer, par référence à la loi fondamentale, l'existence d'une Europe politique, un traité modifié et simplifié fut signé à Lisbonne le 13 décembre 2007 par les Vingt-Sept Chefs d'État et de Gouvernement ? Le traité, que les plus audacieux de ses opposants ( N. Dupont-Aignan) présentèrent à l'Assemblée nationale française comme « un véritable coup d'État simplifié » et d'autres encore comme un « déni de démocratie » par la voie de ratification choisie, consistant à refuser de le soumettre une deuxième fois au référendum populaire, ce traité est entré en vigueur le 1er décembre 2010 après le processus de ratification des Parlements nationaux des Vingt-Sept Pays membres (sauf l'Irlande où le référendum demeure une obligation constitutionnelle)
Dans la partie consacrée à l'Europe comme acteur de la scène mondiale, les instruments de politique extérieure seront regroupés par le traite afin de permettre à l'Europe de « mettre sa puissance économique, politique, diplomatique et humanitaire au service de ses intérêts et de ses valeurs dans le monde, tout en respectant - je cite - les intérêts particuliers des États-membres en matière de politique extérieure ».
Or, en cette fin avril 2011, la mise en place des nouvelles institutions a fait l'objet de débats sur les grandes lignes du traité et tout particulièrement sur :
- la présidence stable du Conseil de l'UE dans ses relations avec les Présidences tournantes qui seront maintenues et effectueront la plupart du travail prévu
- la figure du « Haut-Représentant de l'Union pour les Affaires étrangères et la politique de sécurité
- le Service Européen d'Action Extérieure (SEAE) sur lequel s'appuieront l'autorité et le fonction du Haut Représentant
Les rapports d'autorité entre le HR et le Service Européen d'Action Extérieure seront de type hiérarchique et fonctionnel, particulièrement politisés surtout en ce qui concerne les zones d'ombres du Traité. Ils se feront valoir sur un corps de fonctionnaires d'environ 7000 agents et leur engagement, sous l'autorité de HR, comportera la réunification des deux Directions-Génrales des relations extérieures, celles de la Commission et du Conseil.
La composition de ces services, les affaires politico-militaires du Conseil, l'Unité politique du HR/SG, l'Eurogroupe et les personnels détachés des diplomaties nationales exprimeront l'inévitable dialectique des rapports entre l'Union et des États-membres et une permanente antithèse entre le communautaire et l'intergouvernemental.
La Présidence du Conseil de l'UE ne sera que partiellement unifiée, car la Présidence tournante continuera d'exister, y exerçant une fonction d exécution et réservant les aspects plus politiques de son action au Conseil Européen (composé des Chefs d État et de Gouvernement), au Conseil des Ministres des Affaires Étrangères et à l'Eurogroupe (Conseil Ecofin et BCE). Une partie des services nécessaires à la gestion de la Présidence du Conseil de l UE sera mise à la disposition de celle-ci par la Présidence tournante à travers le Secrétariat Général du Conseil. Le terme de complexité est le plus adéquat pour exprimer le fonctionnement de cette architecture institutionnelle. En effet, pour jouer un rôle de premier plan sur la scène internationale et faire face à des enjeux mondiaux tels que la sécurité de l'approvisionnement énergétique, le changement climatique, le développement durable, la compétitivité économique, l'innovation sociale et le terrorisme, l'Europe peut se prévaloir de trois nouvelles dispositions :
- la reconnaissance d une personnalité juridique unique, renforçant son pouvoir de négociation et de conclusion de traités dans l'arène internationale
- le renforcement de la cohérence et de la visibilité, dictée par l'exigence de « parler et d agir comme une seule et même entité »
- et enfin l'insertion d une « clause de solidarité » appelant l'Union et les États-Membres à agir conjointement en cas d attaque terroriste.
Parler de visibilité à propos du premier Président de l'Europe signifie faire appel à l'analogie historique et à une carence de représentativité et d'identité de l'Union. Quant à l'analogie ce sont des grandes figures fondatrices qui sont évoquées, tel un « George Washington » de l'Union, selon la plaidoirie de Valéry Giscard d'Estaing à Hambourg le 20 février 2007. Pour ce qui est du symbolique et de l'identitaire, l'association des opinions s'obtiendrait plus facilement dans le cas du choix d'une personnalité fortement représentative et pas, à l'inverse, comme dans le cas d'une personnalité effacée à la visibilité faible. Telle est l'incarnation des deux rôles possibles du Président. Cette opposition a été une cause d'affrontement à la « Convention pour l'Europe » en 2003. On y avait opposé à la figure d'un Président « Chairman », simple coordonnateur des travaux du Conseil réunissant les Chefs d'État et de Gouvernement, le rôle énergique et pionnier d'un Président Leader, charismatique et prestigieux, à fort impact populaire et à grande emprise sur les opinions. L'Union s'est dotée en somme d'une série de moyens, qui lui permettent de faire face à des enjeux mondiaux, dans la défense des intérêts et des valeurs de l'Europe.
AUTONOMIE FONCTIONNELLE ET CENTRALITÉ INSTITUTIONNELLE
Le Traité de Lisbonne a réformé en profondeur la structure institutionnelle de sa politique étrangère avec la création d'un Service Européen d'Action Extérieure (SEAE) qui correspond au rôle international de l'Union, renforce sa visibilité politique et accroît ses capacité d'action sur la scène internationale.
Cette communautarisation de la politique étrangère fait du SEAE un organisme autonome et distinct des autres institutions de l'Union, au plan fonctionnel et politique. Doué d'une véritable centralité institutionnelle, il « assiste » le Haut Représentant dans l'accomplissement de son mandat et dépend uniquement de ce dernier. A ce titre, il ne pourra accepter des instructions d'autres sujets ni être soumis au contrôle du PE, qui exercera cette fonction uniquement vis-à-vis du H.R. La capacité juridique qui lui a été consentie lui permettra de négocier des accords et des contrats en tant que titulaire d'un droit propre et en première personne. Ainsi, il coopérera avec les diplomaties nationales des autres États membres et avec les autres institutions de l'UE sur un plan de parité juridique et politique.
Le SEAE institue une coopération et une concertation horizontales entre les différentes institutions de l'UE dans les champs des affaires extérieures, à caractère intergouvernemental, comme la PESC/PESD et à caractère commun et communautarisé comme les politiques de voisinage, du développement et de commerce. Il corrige les incohérences et les contradictions susceptibles d'apparaître dans la verticale du pouvoir, entre les politiques étrangères des États-membres et « la » politique étrangère de l'Union.
En termes institutionnels et après de nombreuses négociations le lien à établir entre les opérations militaires de l'UE en tant qu'acteur militaire de la scène internationale et le SEAE devrait comporter une intégration des structures militaires de la Politique de sécurité et de défense commune au sein de ce service. Et cela sans remettre en cause leur chaîne de commandement. Les structures militaires de la PESC/PESD devraient être rattachées directement au HR, qui assurera un rôle d'impulsion en ce qui concerne leur lancement et une responsabilité politique pour ce qui est de leur déroulement*. Suivra une évaluation politico-stratégique de leur succès ou de leur échec par rapport aux objectifs assignés, qui sont définis par un cadre multilatéral sous mandat de l'ONU, par le souci d'une stabilisation politique régionale ou locale et par la protection civile des populations.
D'un point de vue abstrait, la création du SEAE est la suite logique d'une approche realpolitik aux relations internationales mais également d'une évolution logique de l'acquis communautaire, conduisant à la coordination globale des acteurs, des institutions et des politiques, afin que l'Europe « parle d'une seule voix ».
Du point de vue institutionnel, le SEAE ne dispose d'aucune compétence décisionnelle propre et prépare les propositions qui seront soumises au Conseil par le H.R.. En effet, la « plus-value » du SEAE est celle d'être au service du H.R., dont la figure regroupe trois compétences, antérieurement distinctes1.
Cette plus-value se concrétise dans la poursuite des objectifs de politique extérieure présenté par le H.R., dans le but de promouvoir la solidarité des États-membres et de susciter une identité commune.
L'importance des effectifs (7000 unités dans l'étape initiale, plus de 150 ambassades dans autant de pays) et du budget (464 millions pour le fonctionnement, plus de 180 millions aux services centraux et plus de 12 milliards de gestion des fonds UE pour la coopération extérieure (voisinage, développement, commerce, droits de l'homme) suffiront-ils, en tant que moyens et structure de moyens, à :
- lui faire jouer le rôle de « global player » au lieu de celui de « global payer »
- lui permettre de ne pas devenir l'objet d'une main invisible, celle de la dominance contradictoire et limitée de la Grande Bretagne, de la France ou de l'Allemagne
- lui insuffler un élan intellectuel et une volonté politique permettant à l'UE d'exploiter au mieux son potentiel diplomatique et sa vocation sécuritaire à l'échelle régionale et mondiale
- favoriser la sortie de son particularisme et de son isolationnisme moral
- lui suggérer une conduite de politique étrangère qui adopte l'option Kantienne (ou humanitaire), lorsque sont en jeu des intérêts qui peuvent être défendus par les moyens de la sécurité collective, concernant le respect des accord existants et les opérations de pacification extérieures, mais qu'elle choisisse l'option machiavelienne (ou réaliste), en étroite liaison avec les Etats Membres, lorsque l'utilisation de la force défend des intérêts géopolitiques essentiels de l'Union et donc les vrais défis à la stabilité stratégique et à l'ordre mondial. En effet est morale toute décision s'opposant aux menaces venant de perturbateurs de l'ordre international et favorisant la primauté des convictions sur l'intérêt qui constitue l'intérêt suprême à défendre.
Une série d'autres objectifs se rapporte à ces préoccupations de principe à partir d'exigences et de questions d'actualité. Parmi les exigences pressantes, celle d'identifier les unités fondamentales du nouvel ordre mondial et de mettre en exergue les perceptions des dangers qui menacent les grands équilibres géopolitique et les stratégie à suivre vis à vis de la Russie, de la Chine et de l'Inde et plus en général des BRICS. Le but en est de faire de l'Europe la régulatrice de la gouvernance mondiale et de la nouvelle distribution de puissance.
En termes d'actualité il faudra répondre à la question : « Quelle place pour la Méditerranée, le Moyen Orient et le monde arabo-musulman » dans une vision régionale remodelée, compte tenu du fait que « la Méditerranée apparait comme un concentré de fractures aux portes de l'Europe? » (P. Sévérino AFD), où se joue désormais une déstabilisation générale, une escalade militaire et une guerre ouverte.
Reste à redéfinir également la clé de voute générale, autrement dit l'atlas prospectif du système afin de clarifier la stratégie politique à long terme de l'Europe vis à vis des États-Unis, en tant que pilier de l'Occident et de redessiner les zones respectives de responsabilité et d'influence. Tâche délicate, qui départage les maîtres d'œuvre des apprentis et qui consiste à faire en sorte, pour l'ensemble des acteurs, que la place du leaders du système soit plus attrayante et moins brutale que celle des autres candidats mondiaux qui aspirent à l'hégémonie.
Tout dépendra de comment l'Union Européenne se conçoit et se projette sur la scène internationale, avec quelles trajectoires de développement, quels attributs de puissance et quels atouts pour l'avenir.
L'option kantienne et l'option machiavélienne correspondent-elles aujourd'hui, dans un contexte planétaire, aux approches diplomatiques et aux formes d'équilibre des deux modèles de politique étrangère du XIXe siècle, celles de Palmerston-Disraeli et de Bismarck, en leur combinaisons respectives de consensus et de force ? Le premier était fondé sur le calcul et l'attente, et consistait à prendre acte que l'équilibre de pouvoir en Europe soit directement menacé par le perturbateur pour qu'une rupture des rapports de forces entraine la Grande Bretagne à intervenir et à faire de respecter les recommandations de David Hume pour rétablir la « balance ». Politique qu'elle adoptait sans états d'âme et de manière réactive avec une parfaite indifférence morale et en se tenant à l'écart des querelles de belligérants.
Le modèle de Bismarck tendait à la prudence et à la prévention des affrontements futurs et construisait une réseau d'alliances qui se superposaient et se chevauchaient permettant, le moment venu, de s'engager de manière décisive. La recherche du consensus par Bismarck était consubstantielle à sa stratégie de conservation active de l'ordre européen et des acquis réalisés, en tendant, simultanément, au rapprochement des intérêts communs et au déséquilibrage du camp adverse.
Ainsi utilisant la logique des alliances Bismarck opérait « en réseau », par le biais de structures mixtes, liant légitimité et équilibre de forces, à la manière moderne, celle qui est souhaitable au XXIe siècle pour l'Union Européenne et qui permet le chevauchement incessant et profitable de géopolitique, de stratégie, d'économie et de préoccupations de sécurité, qui ensemble, font système.
De même que les deux options, kantienne et machiavelienne et les deux modèles de Palmerston-Disraeli et de Bismarck, le système multipolaire d'aujourd'hui est un système où toutes les options sont ouvertes. Ces caractéristiques rapprochent l'ordre du concert européen de Metternich à celui de l'âge planétaire d'aujourd'hui. Or, ce qui fragilise le système, rend hésitantes les stratégies, renforce l'importance des paris et des risques et confirme la fonction du leadership, est l'imprévisibilité des conduites diplomatico-stratégiques et l'absence d'un consensus partagé sur les valeurs, en dessous d'une communauté de pur vocabulaire fondée sur l'universalisme démocratique. En réalité tout système international est fondé non seulement sur la symétrie, ou l'équilibre des principes et des forces, mais également sur une grande précarité, ce qui interdit de penser à l'harmonie du monde et à une gouvernance multilatérale partagée.
Ainsi l'ordre qui convient davantage à l'Union Européenne est un équilibre de satisfaction, construit sur un partenariat de nations, sans excès missionnaires ou idéologiques, retenu par la prudence, mais engagé dans une « diplomatie de réseau » et d'alliances multiples, privilégiant les régimes mixtes et la superposition et la conciliation d'intérêts et de principes, associé à la toile d'une mondialisation fortement hétérogène, mais tenu ensemble par l'unité d'une stratégie globale intégrée de type unilatéraliste, audacieuse et douée d'autolimitations, pacificatrice mais prête au combat.
Tout ordre tendant à la stabilité est l'opposé d'un ordre de revendications, car une scène diplomatique ne peut-être missionnaire ni accepter la prépondérance d'un seul acteur qui veuille remodeler la réalité à son image. Un ordre stable est un ensemble de relations générales partagées, basées sur un équilibre de conservation et sur une puissance diffuse. C'est le type d'équilibre qui règne dans l'hémisphère Nord de la planète, allant de Vancouver à Vladivostock.
Il dessine un jeu fondamentalement coopératif et à caractère multilatéral. Se superposant à une multipolarité sous-jacente, aux enjeux et confrontations innombrables, cet ordre, perpétuellement en mouvement, est proche des intérêts de l'Union et non contradictoire par rapport à ceux-ci. Mais c'est un ordre également hégémonique et plein de tensions, qui résultent de la dissolution d'un ancien empire, tiraillé entre son centre et sa périphérie, autour des notions d'indépendance et d'ancienne autorité. Un ordre nécessairement inégalitaire, aux autonomies géopolitiques incertaines et aux rythmes de développement différenciés.
Quelle stratégie générale pour l'UE et quels projet de sécurité pour le Haut Représentant et le Service Européen d'Action Extérieure?
Le nouvel ordre mondial en gestation peut-il avoir le but, comme le prétendit G. Bush d'apporter « plus de démocratie » et comme le reconfirma Bill Clinton « d'élargir la sphère de celle-ci » sans susciter un « rejet » de la part des sociétés traditionnelles en Asie et en Afrique et des « attentes », impossibles à satisfaire, de la part des sociétés sans alternance, stagnantes et autocratiques dans les pays arabes, ou sans provoquer, en retour, une surextension de la puissance américaine en défense de son crédo missionnaire, qui accélérerait la fin de l'exceptionnalisme morale, « un exceptionnalisme qui fut au cœur de toute politique étrangère de type Wilsonien (H. Kissinger) » L'interventionnisme américain en défense de la démocratie est-il dissociable du déclin éventuel de l'Europe suivant celui des Etats-Unis ?
Or sur quelles méthodes, sur quels principes, sur quelles options et sur quelles stratégies l'UE pourra-t-elle fonder sa politique étrangère dans les décennies à venir ?
Le siècle dans lequel nous sommes entrés en 1991 sera-t-il encore américain comme le fut le XXème siècle ou deviendra-t-il un siècle chinois ? Sera-t-il encore occidental ou se configurera-t-il comme oriental et quelle importante cette perspective aura-t-elle pour l'UE ?
Le monde asiatique n'est pas réfractaire aux intérêts égoïstes de la Raison d'État de Richelieu car c'est un univers culturel qui privilège l'indépendance à la communauté d'intérêts. Ainsi quel sort sera-t-il réservé en démocratie au pluralisme politique qui impose des limites à l'esprit de parti, aux droits individuels et aux revendications des minorités internes, face aux exigences de la cohésion nationale?
Quel intérêt pour la politique étrangère de l'UE de lier sans conditionnalité politique les perspectives d'élargissement de la démocratie et les difficultés des transitions démocratiques en Méditerranée, Moyen- Orient, Caucase ou Asie Centrale à ses objectifs de partenariats stratégique et de développement économique ? L'avenir des relations euro-américaines est décisif pour la projection de la relation euro-atlantique en Asie et dans la zone Pacifique. Ici les rapports entre les pays sont fondamentalement différents des relations entre les pays européens car personne ne croit à la sécurité collective et la stabilité est la résultante d'un équilibre de contre-poids, constamment ajusté, puisqu'il n'existe ni de valeurs communes ni de « communauté de destin » au sens occidental. L'absence d'une stratégie générale de l'UE vis-à-vis des grands géants de l'Asie est aujourd'hui criante et doit constituer l'examen d'un débat urgent.
L'intérêt d'un choix explicite du leadership et de la puissance mondiale hégémonique en toutes ses répercussions géopolitiques et civilisationnelles est au rendez-vous du temps présent et les accords entre l'UE est les USA peuvent faire l'objet de cet examen.
Le problème est de savoir si les Etats-Unis assujettissent tous les domaines de leurs relations avec la Chine à la seule prolongation de leur hégémonie et s'ils peuvent apporter un coup de frein à leur déclin, ou bien si l'Amérique laisse entendre qu'elle agit dans l'intérêt de l'Occident, entamant une coopération tacite en matière de stratégie globale et en particulier, de stratégie asiatique, en intégrant dans son dessein l'Europe et la Russie et simultanément l'Inde et le Japon ? Et dans ce deuxième cas, quelle est la place revendiquée par l'Europe ?
Le regard que la Chine porte sur la stratégie de l'Occident dans son aire d'influence et dans l'histoire de sons avenir proche est marquée par la susceptibilité d'une personnalité millénaire, humiliée dans sa période de faiblesse et professant aujourd'hui une arrogance distante.
Par ailleurs, l'avenir des relations euro-atlantiques ne réside pas seulement, en Europe, dans le face à face de l'Union vis à vis de la Fédération de Russie et dans la redéfinition communautaire des rapports euro-méditerranéens, mais dans les problèmes « hors-zone », qui deviendront les vecteurs des rapports de l'UE avec l'OTAN et de la dualité géopolitique et stratégique entre la zone atlantique et la zone pacifique. La résolution de cette dualité décidera de l'avenir du monde car elle tranchera sur le centre de gravité des rapports mondiaux, d'équilibre, de stabilité, de développement et de civilisation. Cette relation est également décisive car elle départagera l'unité de façade des BRICS.
Au delà des barrières culturelles qui séparent l'Orient et l'Occident et donc les comportements et les modes respectifs de décision, les États-Unis disposent d'un réseau de relations bilatérales avec les pays asiatiques, capable d'infléchir les événements régionaux. Les rapports que les États-Unis sont en mesure d'entretenir à long terme avec la Russie en Asie et avec l'Allemagne en Europe, constituent la condition préalable des bonnes relations futures avec l'Europe. Si ces relations générales seront de type Bismarckien, les États-Unis et avec eux l'Europe, réussiront à créer un cadre stable, durable et intégrateur, d'où dépendront leurs acquis et le statu-quo actuel des puissances conservatrices. Cela exigera qu'ils manœuvrent de manière prudente et préventive et parfois proactive, à travers le système des alliances. En revanche si leurs options seront attentistes, isolationnistes et non interventionnistes (au sens historique) sur la base du modèle Palmerston-Disraeli, le monde sera mis dans les mains de perturbateurs sans scrupules et tout rattrapage tardif portera à des confrontations sanglantes qui sonneront le glas du système international actuel.
Le refus de l'Amérique d'être déterminée par l'histoire au nom d'une mission ou d'une cause universelle et vivant des concepts universels, devra être tempéré par une Realpolitik européenne calculatrice, malgré les dérives idéologiques dont se sont réclamées les modes intellectuelles des dernières décennies enivrées par des formules du style « post-historique » ou « post-moderne ».
Au sein de ce nouveau jeu, quelle pourrait être la place de l'Europe dans un monde post-américain ? « Est post américain », selon Fareed Zacharia2, le monde au sein duquel il n'est pas question de déclin américain car les États-Unis y demeurent le pivot du système planétaire, mais où opère l'ascension d'autres puissances, les BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud) et une nouvelle distribution de pouvoir mondial. En raison d'une croissance de PIB et d'une prospérité individuelle authentiquement planétaire, une multitude d'acteurs qui étaient autrefois des objets ou des purs observateurs, deviendront des acteurs à part entière et le monde dans lequel nous vivons se définira davantage par la formule chinoise « des puissances multiples et une superpuissance ».
Dans ce type d'univers, l'Europe qui n'a jamais connu une structure politique unitaire devra compenser cette faiblesse relative et définir un principe directeur adapté et fort, susceptible d'orienter son comportement de manière intégrée et unifiée sur la scène mondiale, en jouant assurément la grande politique et en accroissant sa puissance politique et militaire.
*Le lancement des opérations est décidé à l'unanimité par les États-Membres et engage collectivement la responsabilité politique de tous les États-Membres qui sont tenus à une obligation juridique de financement commun, même en cas de non participation, qui reste optionnelle.
1 Celle de vice-président de la Commission, de Président du Conseil des Ministres « Affaires étrangères » et de responsable de la planification de la PESC/PESD.
1Voir. F Godement, in Mondes, n°6, Printemps 2011. Le terme « d'émergence ou de pays émergents » désigne dans le champ sémantique des relations internationales une nouvelles catégorie de pays « superformants » au plan économique et au point de vue des leurs taux de croissance élevés que l'on a appelé dragons ou tigres et qui se placent dans une logique d'opposition aux anciens pays occidentaux et politiquement au camp occidental. Ces mêmes pays, les BRICs (Brésil, Russie, Inde et Chine) trouvent une unité naturelle sur des sujets spécifiques, mais n'arrivent pas à former une alliance positive et constructive ni sur le plan de la politique économique, ni sur celui, régional de promoteurs de formes d'intégration ou encore sur celui des équilibres politiques mondiaux.
2 Voir Fareed Zacharia, Le monde post-américan, Editions PERRIN, 2009, Paris
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