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Working Paper - LE PARTENARIAT ORIENTAL : UNE GÉOPOLITIQUE ÉCLATÉE

Vers une nouvelle « guerre froide » ?
Auteur: 
Irnerio Seminatore
Date de publication: 
19/11/2014

Des deux grands principes qui régissent l'ordre international, la coopération et le conflit, le conflit prend le pas aujourd'hui sur la coopération et l'entente à presque tous les niveaux d'échelle de la vie des nations. Ces deux logiques semblent procéder par cycles, par un retour de l'instabilité et de la guerre, autrement dit de l'histoire et plus encore par une administration locale inquiétante de la politique et de l'économie car tous les ordres internationaux sont territoriaux.

Ainsi en Europe, la crise ukrainienne est l'expression évidente des difficultés de la coopération à l'intérieur et à l'extérieur du partenariat Oriental et d'une géopolitique éclatée de l'UE. Cette crise cumule, en effet, trois remises en cause et atteint trois seuils de déstabilisation.

Elle est :

  • tout d'abord une crise interne ou de gouvernance et donc une crise du système et de la classe politique ukrainiens, incapables de se reformer et d'établir des relations de coopération entre partenaires de voisinage et partenaires nationaux, dont la résistance aux reformes a culminé dans la révolution de couleurs de 2004. Il s'agit là d'une incompatibilité entre deux histoires, deux cultures, deux modèles de société.

  • Conjointement et de manière croissante, une crise européenne et internationale ou une crise des équilibres géopolitiques et sécuritaires issus du Traité de Paris de 1990. Du point de vue conceptuel et lexical, elle est une crise de gouvernabilité de l'ordre de sécurité issu de la fin de la guerre froide. Elle concerne à des titres divers l'Europe, les États-Unis et la Russie et, au sein de l'Union, les rôles et responsabilités de l'Allemagne, de la Pologne et des Pays Baltes.

  • Enfin, elle est une crise systémique ou de la Balance mondiale, car elle remet en cause les rapports de pouvoir multi-polaires et eurasiens entre

    • Les États-Unis, l'UE et la Russie dans la dimension Est-Ouest

    • Les États-Unis, la Russie et la Chine dans la masse continentale et le pivot du monde.

Les répercussions sont néfastes pour l'Europe car la géopolitisation de l'économie engendre une restriction de l'échange et une intensification de la concurrence.

La crise systémique est source d'une grande précarité stratégique et, au plan militaire, elle marque l'émergence d'une autre transformation de la guerre, celle de la « guerre hybride » et limitée, comme mélange asymétrique de forces spéciales, de forces civiles et de forces armées classiques.

La promotion d'une campagne globale d'information et de désinformation, médiatiques et psycho-politiques, occidentales et russes, montre la prépondérance de la défiance sur la confiance, pointées de moments de cyber-attaques et d'une guerre de propagande à long terme. Il s'agit des aspects saillants d'une situation plus large où la logique du conflit masque une interprétation contradictoire des options et des intérêts géo-stratégiques des parties aux prises.

Cette crise a conduit par ailleurs à la modification de l'ordre juridique et territorial européen par l'annexion de la Crimée à la Russie.

Pour terminer, elle a mis en évidence une incompréhension et une inadaptation institutionnelle et politique de l'UE et de son personnel politique quant à la capacité de gestion des crises en termes de « Realpolitik » et quant aux enjeux coopératifs du partenariat oriental, (composé de pays ex-soviétiques) – caractérisés par des affrontements oligarchiques et claniques et par le double processus des élargissements (UE et OTAN) de l'Ouest vers l'Est depuis la fin de la bipolarité.

Deux changements stratégiques majeurs ont permis d'éviter une confrontation ouverte entre les USA et la Russie à propos de l'Ukraine sans éviter un retour de la « guerre froide » :

  • le premier a été le recadrage de la posture de primauté globale des États-Unis en celle de « Lead from behind », comportant un pivotement américain vers l'Asie et l'absence de forces conventionnelles importantes en Europe.

  • le deuxième, une posture défensive, assumée par la Russie et l'adoption par celle-ci de la doctrine de la « guerre hybride », qui ont fait accepter le « coup d’État » de Maïdan par un retour compensatoire et imprévisible de la Crimée à la mère patrie et par un soutien indirect aux rebelles filo-russes du Donbass, tenus pour des forces indépendantes de stabilisation régionale.

De ces deux changements a disparu toute trace de l'Europe, comme structure de politique de coopération et d'entente.

En effet et en conclusion, la géopolitique éclatée de l'UE a mis en évidence la faiblesse structurelle d'une intégration dépolitisée et acéphale, ce qui a comporté un ré-investissement diplomatique des États et une réintégration subordonnées des puissances européennes dans l'OTAN sous l'égide américaine. Cette crise a reconfirmé à l'observateur extérieur la fin de l'exceptionnalisme moral de l'UE, l'absence de conscience historique des européens face au retour de l'Histoire et de la guerre et le manque de vision d'Hégémon. L'émergence politico-militaire de la Russie comme pôle de puissance majeur montre bien qui est, pour l'Union, le premier et le véritable interlocuteur de son voisinage oriental et le premier garant de la sécurité et de la stabilité sur le continent. Suite à cet échec géopolitique et stratégique de l'UE dans les pays du voisinage, un nouvel âge de la guerre se profile en Europe et dans le monde.

Une nouvelle « guerre froide » ?

Il s'agit d'un mélange hybride de tensions, de jeux d'influence classiques, de gesticulations militaires, de tentatives de déstabilisations internes, de sanctions économiques, de spéculations monétaires, des violations des espaces de souverainetés, d'actions indirectes, d'une guerre médiatique et de désinformation, d'un gel des relations diplomatiques et d'une redéfinition des alliances accompagné d'une relance de la course aux armements.

Comment ne pas reconnaître dans l'ensemble de ces manifestations la construction « d'un mur » qui se dresse entre l'Est et l'Ouest symbolisé en Europe par une politique de mésentente de Bloc à Bloc. Une nouvelle « Guerre Froide ? » aux répercussions planétaires ? Il est souhaitable que l'UE en prenne conscience d'urgence, comme aspect structurant de l'avenir du continent, comme fondement culturel de la construction de « l'autre » comme « ami » ou comme « ennemi », politique et existentiel. Il s'agit de l'alpha et de l'oméga de toute perspective de coopération en Europe, car dans un monde qui est à la fois prédateur et terroriste, hobbesien et chaotique, toute politique européenne se doit d’être à la fois globale et multi-civilisationnelle, hétérogène et semi-universelle, coopérative et conflictuelle, éveillée et prête au combat. Ce sont là les contraintes de la vie historique à l'âge du monde multipolaire.

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