L'AGE PLANETAIRE A L'ERE DE LA PREEMINENCE CHINOISE
Irnerio Seminatore
Table des matières :
L'ère de la prééminence chinoise et de l'ordre hiérarchique du monde. Hegel et l'Histoire de l'Humanité
Homogénéité de l'Occident et hétérogénéité de l'Asie
L'Empire du milieu et le "Mythe des origines"
Singularité et universalité de la Chine
Les quatre modernisations de Deng Tsiao Ping
Deng Tsiao- Ping et Xi Jinping. Des Leaders-Stratèges entre hubris et catastrophe
Sur les grands tournants
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L'ère de la prééminence chinoise et de l'ordre hiérarchique du monde.
Hegel et l'Histoire de l'Humanité
Que serait-il un système international sans la Chine, sa singularité civilisationnelle et son histoire millénaire ? La philosophie a précédé de loin la géopolitique en donnant corps à l'idée de Hegel, selon laquelle la dernière étape de la modernité occidentale n'est que le retour du vent, qui souffle désormais de l'Ouest vers l'Est, de l'Europe vers l'Asie, dans une direction opposée à l'histoire du monde, qui avait voyagé de l'Orient vers l'Occident, à l'aube de l'histoire de l'Humanité.
"Entrer dans l'Asie pour s'affranchir de l'Occident !" C'est l'inversion du vieux slogan de Yukichi Fukuzawa de 1885, en plein essor des pays européens : "Quitter l'Asie pour rejoindre l’Europe ! "
L'origine de la Chine millénaire, remonte à une antiquité si reculée qu'elle ne semble avoir de commencement et, en sa constitution actuelle elle s'est opposée soit à l'Europe des États-Nations, qu'à la figure impériale d'Hégémon et participe aujourd'hui des rivalités entre autocraties compétitives de la Triade Etats-Unis-Russie-céleste Empire. Selon le fondateur de la République Populaire, Mao-Zedong, la Chine ne doit pas nourrir une vocation impériale, comme tendance à la suprématie et à l'empire. Au contraire, elle doit combattre cette tendance qui découle de la vision occidentale et moniste de l'histoire, à la différence de la multipolarité, fondée sur l'hétérogénéité du monde et le pluralisme des Etats. L'approche chinoise s'oppose ainsi au monisme impérial de l'Occident, puisqu'elle suit la morale et les prescriptions de la philosophie profane de Confucius (551-479 av. J-C), qui prêchait un ordre social hiérarchique, totalement éloigné de la mythologie occidentale d'une création cosmique.
Homogénéité de l'Occident et hétérogénéité de l'Asie
Dès la nuit des temps, l'Orient et l'Occident ont été des espaces civilisationnels distincts et relativement isolés, car l'histoire humaine divisait ces deux grandes régions du monde en théâtres lointains. Avant le XXe siècle, le monde n'était pas unifié d'un point de vue diplomatique ou stratégique et le système asiatique fonctionnait selon ses propres règles, sa propre hiérarchie et ses propres codes de légitimité, de manière largement indépendante du système européen. Son hétérogénéité le distinguait nettement de l'homogénéité culturelle et civile des sociétés européennes et de leurs formes de gouvernement. Cette particularité influait sur les devoirs des princes et des obligations des peuples, car le modèle du bon gouvernement s'inspire de deux conceptions incompatibles du temps, sacré ou profane, ainsi que de deux conceptions de l'ordre du monde. Le temps sacré, dans une interprétation libre du religieux, est une forme de connaissance liée au mythe des origines du pouvoir et, de fait, à sa justification et à sa légitimité. Dépourvu de l'onction divine, le pouvoir moderne trébuche et s'effondre comme philosophie et comme moralité. Réduit à la laïcité et à l'ordre humain, l'homme ne peut se révolter que contre soi-même et sa nature charnelle, autrement dit, contre ses propres limites. Le temps profane, celui de Bouddha et de Confucius, refuse toute métaphysique et dévoile, dans l'immobilité du temps, la hiérarchie de l'ordre naturel des choses, s'opposant à des bouleversements pernicieux. Si dans les sociétés traditionnelles, tout est sacré, dans les sociétés modernes et sécularisées, une distinction claire existe entre le domaine religieux et le domaine où, suite aux guerres de religion et à l'affirmation du principe "Cuius regio, eius religio" la perte d'influence du religieux dans la vie d'une société, sacralise les notions profanes de liberté, égalité, fraternité, tolérance, propriété privée, etc.
Les règles de gouvernement et les devoirs des princes diffèrent dans les deux contextes, qui furent pendant des siècles les sociétés asiatiques et les sociétés européennes. Dans le cours de l'histoire, le monde du sacré se restreint progressivement en Occident et l'Orient opère et légifère dans un univers qui a divinisé le pouvoir, comme expression d'une sacralité des origines, indiscutable et absolue. Plusieurs souverains se sont ainsi formés à partir de conquêtes militaires ou spirituelles dans les espaces géographiques de l'immense Asie avec des codes, des rituels et des normes de sociétés isolées ou sans échange avec les autres et principalement d'une civilisation et société supérieures, s'imposant à l'évidence, pour ses avancées techniques et sociales, ainsi que pour son raffinement artistique et culturel, celle de l'Empire du Milieu. L'hétérogénéité de l'environnement géographique et culturel avait son contrepoids dans l'universalité d'une philosophie, qui codifiait comme les vieilles religions les droits et les devoirs de tous les sujets d’empire. L’hétérogénéité prévalut en Asie et l'homogénéité en Europe.
L'Empire du milieu et le "Mythe des origines"
Dans le temps du mythe des origines, le premier devoir d'un Prince, selon Confucius (551-479 av. J.-C.) est de vivre en harmonie avec les tendances principales de son temps, de recréer un ordre juste et harmonieux et de connaître sa place dans le cadre d'un monde sino-centrique. La prime métaphysique de l'élargissement des revendications territoriales du Chung Kuo s'arrête au delà Taïwan, excluant la Corée, le Vietnam, la Thaïlande, les Philippines, l'Indonésie et l'Australie, car la seule démarcation reconnue est la différenciation culturelle pour un système de pouvoir où la Chine est au centre, au sommet d'une hiérarchie politique universelle et entourée par des vassaux. Par ailleurs et dans un contexte très différent, Deng Tsiao Ping et Xi-Jinping, en nouveaux "Fils du Ciel", appartiennent à la catégorie des Souverains rassembleurs, en mesure de ramener le peuple aux sommets des plus hautes ambitions du monde, en évitant de jouer à une sorte de "soft balancing" avec les autres puissances dominantes du système. Dans l'imaginaire européen le système asiatique a été une aire culturelle, façonnée par la culture, où l'histoire et la civilisation l'emportent sur la géographie, où le ciel et le temps profane dessinent les toits des pagodes et les peurs des hommes. Globalement c'est l'Asie, géographiquement des régions interdépendantes mais longtemps isolées, le Proche et le Moyen-Orient, le Grand Moyen-Orient, la terre des steppes et des Mongols, la Perse de Xerxès, le Rois des Rois, héritier de Babylone, l'Inde ou le vieux Bharat, terre du sanscrit et des quatre vedas, Samarkand, foyer des cultures du monde, la Chine millénaire, le Japon des shoguns et tout ce que les voyages, le commerce et l'intérêt des puissances dominantes ont imaginé et transmis sur la terre centrale, "l'Empire du milieu", le "zhongguo". L'Orient a été souvent identifié à la Chine sur laquelle s'exerçait le mandat du "Fils du Ciel", le pivot de la "Grande Harmonie, l'Empereur qui règne sur "tout qui est sous les Cieux", au creuset des quatre équinoxes, devant qui on se prosterne, reconnaissant en lui une supériorité de nature céleste. C'est à cet Orient qu'aura à faire le XXIème siècle ? Ou, en revanche, à la République Populaire de Chine, dans laquelle coexistent un passé très glorieux et un avenir intimidant. Un terme n'épuise pas l'autre et il me semble opportun de mettre en valeur ce que l'histoire cache et pérennise.
Singularité et universalité de la Chine
La Chine est un Etat-Civilisationnel quarante fois séculaire, qui, du Temple du Ciel de Beijing aux Monastères du Tibet millénaire, embrasse l’horizon d’un soleil rouge d'une tonalité intense. Aucun autre pays ne peut avoir la singularité d’une civilisation si ancienne mais aussi permanente. La Chine se projette aujourd’hui dans une perspective hégémonique, planétaire et multidimensionnelle, définissant l’équilibre des pouvoirs à l’échelle du monde. Elle sera le géant du siècle à venir ! Depuis la période de la première dynastie légendaire (2100/1600 avant notre ère), et notamment "des Printemps et des Automnes", les conflits militaires firent naître des royaumes-combattants qui absorbèrent les plus petits, par la ruse, par les intrigues de cour et par la force. L'éclosion de la philosophie et de la culture chinoise, avec le confucianisme, le taoïsme, le légisme donna une importance toute particulière à cette période et la caractérisa par la floraison d’écrits littéraires, dont "Le Livre des Mutations" et ceux de Lao Tse et de Sun Tzou. Ces écrits résument la somme des dilemmes et des interrogations que les hommes de pensée et d’action doivent résoudre dans les drames de leur vie, ou dans les engagements collectifs de leurs peuples. Aucun autre Etat ne put connaître si profondément le terme de "restauration", autrement dit de renaissance et de vie nouvelle. Dans la lecture de leur passé, les intellectuels du Chung-Kuo' ont toujours présenté la civilisation chinoise, comme inspirée du mot d’ordre d’"harmonie", qui avait marqué l’âge d’or de la culture et avait sombré périodiquement dans le chaos. Ainsi ils ont rappelé sans cesse que la Grande Muraille fut construite pour protéger et non pour conquérir et que la Route de la Soie eut pour vocation le commerce et non l’expansion. Ils ont souvent remémoré que l’amiral Zheng He (1433), connu pour ses sept expéditions maritimes, remplit ses flottes de porcelaines, de livres et de thés, et non d’armes. Ils ont invité à se souvenir, bien longtemps après la guerre de l’opium de 1840, que la Chine fut toujours victime d’agressions européennes et de traités inégaux, lui infligeant des blessures d’amour propre et des humiliations inoubliables par la politique du plus fort. Au courant du XXème siècle tragique le fond fut touché par les guerres civiles, les guerres mondiales et les guerres révolutionnaires. Toujours éprise par le paradoxe de ses origines et de la lutte entre le passé et l’avenir, la Chine, devenue République Populaire le 1er octobre 1949, emprunta la voie de la conciliation avec Deng Tsiao Ping et sa politique des quatre modernisations.
Les quatre modernisations de Deng Tsiao Ping
Dans les objectifs affichés à la fin des années 1970, les "Quatre Modernisations", qui incluent industrie, agriculture, science, technologie et défense nationale, étaient destinées à faire de la Chine une grande puissance économique à l’aube du XXIe siècle. Ces réformes, axées sur l’indépendance augmentèrent le volume des échanges du pays, qui ouvrit son marché, en particulier pour l’achat de machines-outils en provenance du Japon et de l’Occident. Lancée par Deng Xiaoping cette politique a transformé la Chine, la faisant passer d'une économie planifiée à une puissance économique mondiale, grâce à l'ouverture commerciale et à l'investissement étranger et renforçant parallèlement le contrôle autoritaire du Parti Communiste, par la répression des demandes démocratiques, comme on le vit à la place Tienanmen (15 avril-4 juin 1989). La Cinquième Modernisation, ratée, fut le nom d'une affiche murale (dazibao) placée et signée par Wei Jingsheng le 5 décembre 1978 sur le "mur de la Démocratie" à Pékin. C'était la première affiche qui recommandait ouvertement de plus amples libertés politiques, suggérant, par étrange illusion, que la liberté et la démocratie étaient les seules "modernisations" qui avaient de sens. L'affiche était une réponse à la campagne du Gouvernement de la République Populaire de Chine sur les Quatre Modernisations et aboutit à une répression sanglante. Aux yeux de Pékin, le processus de modernisation à la chinoise devait permettre d'affirmer un Leadership global, alternatif au modèle occidental et promouvoir un développement pacifique. Or, après le 20e Congrès du parti communiste chinois (16-22 octobre 2022), la nouvelle ligne prescrite par Xi Jinping, visa à expliquer que "la modernisation socialiste chinoise" entend offrir une alternative à un modèle dominant d'Hégémon et consacre, en même temps, les ambitions mondiales de la Chine.
Deng Tsiao-Ping et Xi Jinping.
Des Leaders-Stratèges entre hubris et catastrophe
Au sujet d'un thème de réflexion permanent, le thème du "Leadership", H. Kissinger rappelle dans son ouvrage "De la Chine", que sans leadership les sociétés vont à la dérive et risquent de courir à la catastrophe (UE), puisque le rôle du leader est de disposer d'une compréhension intuitive de la direction, ce qui lui permet de définir des objectifs et de concevoir des stratégies. Un Leader doit se situer - dit-il - à l'intersection du passé et de l'avenir, intrinsèquement conjectural et incertain, et disposer des vertus essentielles et naturelles, du courage et de la force de caractère Insistant sur la valeur de l'instinct et de la capacité de jugement, Henry Kissinger rappelle que le Leader est obligé de naviguer à l'intérieur de marges de manœuvre très étroites et en équilibre risqué, entre la sanction d'une ambition excessive (hubris) et le prix à payer pour l'échec et la catastrophe. Ainsi, et bien que dans des contextes différents, Deng Tsiao Ping à cheval du siècle et Xi Jinping aujourd’hui, méritent d'être classés dans la catégorie des "Leaders - Stratèges" de l'actuelle conjoncture historique. Deng dans le cadre de la politique nationale et Xi dans l'espace de la politique mondiale de puissance, en Souverains rassembleurs, ou nouveaux "Fils du ciel". La tâche céleste de ce dernier doit ramener le peuple sur le chemin de la vertu, dont il s’était écarté, à l’intérieur du pays et la Chine elle-même, dans la "grande harmonie" de l’univers au cœur des relations extérieures. Dans la comparaison, les gouvernants et politiciens européens, en nains de la "Grande Politique" demeurent dans la brume de l'insignifiance historique et de la cécité internationale. Ainsi, l’approche chinoise sur l’ordre du monde, incontestablement hiérarchique, diffère profondément de celle des occidentaux (les barbares venus du sud), car la finalité n’est pas d’asservir les barbares, mais de les diviser, en exploitant leurs discordes, en "utilisant les barbares pour vaincre les barbares", ou bien encore, "pour entretenir une guerre entre eux, propice à la Chine" (une guerre en Ukraine, mais pas un double conflit, en Ukraine et à Taiwan).
Sur les grands tournants
Hier comme aujourd’hui les grands tournants des relations entre la Chine et le reste du monde ne sont guère les relations économiques, ni les relations privilégiées avec des acteurs mondiaux de taille, mais d’abord et prioritairement les rapports conjoints sino-américains sur un ordre du monde partagé et sur la morphologie plus pertinente du système international de demain.
Ceci explique pourquoi, compte tenu de la logique géopolitique et de la défense prioritaire et absolue des intérêts nationaux, l’attitude de la Chine et des Etats-Unis reste ambivalente, sur les situations de crises et sur leur rôle respectif de partenaires-adversaires dans les rapports bilatéraux, ainsi que sur leur propre rôle dans le monde. A l’intérieur des plus hautes fonctions de leurs Etats respectifs, le gouvernail d’un pays peut comporter une vision distincte de la direction politique, du rôle du capitaine, de la force du vent et des orages à venir. La société elle-même peut comporter une tolérance différente de la normalité et de la stabilité et s’approcher dangereusement de situations d’implosion. La Chine, qui a bénéficié pendant plusieurs décennies d’un environnement pacifique, de développement et d’aisance croissante a pu endurer de traumatismes majeurs pendant des années (revendications de réformes et de libertés en Chine, -Tienanmen, Hong-Kong) et les Etats-Unis, les guerres du Vietnam, le terrorisme et aujourd’hui l’immigration, l'islamisme, le conflit israélo-américain contre l'Iran, la déstabilisation au Golfe, bien que leurs responsabilités mondiales placent les deux pays aux quatre coins du monde. Quel autre pays ou groupe de pays peut vanter au monde une telle conscience historique et une telle expérience, associant rigueur et clarté de raisonnement pour dominer intellectuellement la logique des systèmes et pour concevoir une stratégie régionale de sécurité fondée, plutôt que sur une communauté de valeurs, sur une communauté d'intérêts, réduite, intellectuellement et virtuellement, à une même volonté de paix et de stabilité.
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