LE LEADERSHIP ET LA CRISE DES FONDEMENTS PHILOSOPHIE, THÉLÉOLOGIE, INSTITUTIONS

Dans une conjoncture de changement
Auteur: 
Irnerio Seminatore
Date de publication: 
24/11/2010

SOMMAIRE

La crise actuelle de l'Europe est une crise de leadership,une crise de fondements et une crise de décision. Cela tient au fond à une crise plus radicale d'ordre historique, une crise de « sens ». Parmi ces formes, il serait peut-être plus juste de parler d'une crise de fondements et donc de connaissance et d'orientation, puisqu'elle désigne l’absence d’un socle de certitudes minimales, théléologiques, stratégiques et systémiques, sur lesquelles appuyer les axiomes de la pensée et de l’action. Or la genèse des principes premiers est liée, dans l’histoire, à une conjoncture de changements, issue des grandes métamorphoses du monde. Changements étendus à tous les amonts des savoirs, interrogeant les faits, les théories et les concepts, à défaut de pouvoir intervenir sur les variations des situations et d'orienter les vecteurs structurants de l'action.

Dans cette conjoncture, l'idée d'Europe se rétrécit, la géopolitique devient planétaire et l'Europe n'est plus le seul sujet de l'Histoire. Le foyer principal de la puissance demeure l'Eurasie mais le basculement du centre de gravité du pouvoir mondial se déplace vers l'Asie. Ainsi une rupture conceptuelle s'impose en termes de « Realpolitik » et de « Balance of Power », pour penser les équilibres géopolitiques globaux et les traduire en enjeux de sécurité et en vision du monde, bref en pouvoir fédérateur large. Pour que l'Europe puisse accéder au rôle de partenaire d'une communauté d'intérêts partagés avec l'Amérique, un Leadership est indispensable et un objectif stratégique commun doit être défini.

Qui assumera dans ce cadre le leadership de l'Europe ?

Le pays et la personnalité qui tiendront dans leurs mains les trois moments essentiels de tout parcours politique: l'autonomie et la liberté de conception de décision et d'action. En effet le leadership se définit par ses atouts stratégiques et par sa capacité d'orienter l'avenir et de transformer les objectifs de pouvoir à des fins de succès politique.

Le leader est un acteur de changement qui retravaille l'impensé politique, en procureur d'un procès qui est dressé contre l'usure du temps et l'affaiblissement de l'esprit contre le confort d'un « status quo », tenu pour obsolète, en porteur d'un verdict impitoyable, celui d'un ordre nouveau. Au même temps et au plus haut niveau, il est un créateur imaginaire de mondes. C'est pourquoi, le vrai leader ne gouverne pas seulement son propre camp mais le camp adverse et, pour finir, la totalité de l'espace politique car le destin du leader est de devenir un maître incontesté de la grande politique.

Pour l'heure la pulvérisation des tâches institutionnelles et la dispersion des fonctions d'autorité sont l'expression de la carence d'un pouvoir, au besoin monocratique et identitaire.

Entre temps, nous prenons acte du désenchantement de l'idée d'Europe et de la crise de sa force structurante, qui demande à nouveau de défier l'horizon de l'espoir. Sont à l'oeuvre sous nos yeux des particularismes multiples, fournissant la démonstration de la persistance, à travers les âges, de schèmes mentaux qui influencent les motivations et les conduites des opinions et de masses.

Le processus de mondialisation en cours a eu pour corollaire l'irruption de nouveaux acteurs, individus et minorités, par delà les États ou les sociétés, revendiquant la reconnaissance de leurs statuts, dans un horizon amplifié et complexe.

En même temps et en réaction à ce mouvement, des cultures fermées, xénophobes, et locales ont émergés d'un autre âge et s'opposent dans le monde au processus d'universalisation et à celui de sécularisation et de modernisation qui accompagne le premier.

GEMEINSCHAFT OU GESELLSCHAFT ?

En Europe, l'actuelle contestation des souverainetés étatiques, nationales ou fédérales, au nom de la reviviscence du principe d'autodétermination et d'autogouvernement des peuples, aboutit à la valorisation du concept de communauté (ou Gemeinschaft), par opposition à celui de société (ou Gesellschaft).

Cette contestation n'échappe pas, d'une part à la projection des valeurs universalistes dans le processus d'analyse des relations internationales et de l'autre au travail d'érosion, découlant de la découverte de nouvelles formes de solidarité, juridiques et culturelles.

Il est convenu de reconnaître que les États constituent des personnalités, d'abord juridiques, douées d'une volonté, d'un intérêt et d'une raison propre et que l'État dispose à ce titre et à plus forte raison, d'une moralité et d'un sens historiques, assurés par un héritage particulier et par une volonté qui dépassent celle des vivants et s'expriment à travers les siècles dans une culture, une tradition et une identité spécifiques ?

Dès lors, le droit et la moralité de l'État doivent-ils être considérés semblables ou supérieures à ceux des individus ?

La moralité et l'évolution morale des États en résulteront. Avec cette distinction, que la morale des individus peut obéir à l'engagement personnel et à une logique explicite et généreuse des convictions privées, tandis que la moralité des États a le droit d'être égoïste, ambivalente et équivoque.

Elle reflète le comportement qui s'impose au sein d'une société internationale « sui generis » et demande à ne rien méconnaître, ni les arguments de principe ni les considérations d'opportunité et, pour terminer, ni la morale de la loi et ni celle de la force.

LOGIQUE DES VALEURS, SOUVERAINETE, DEMOCRATIE HUMANITAIRE

La raison de l'actuel émiettement des tâches politiques et la dispersion du pouvoir de commandement est due à l’absence d’un projet politique de la société européenne et à la carence de centralité d’un leadership incontesté.

Par ailleurs, un des éléments de la crise latente des institutions de l'UE a été d'hypostasier les valeurs « hors » de la politique, qui est fondée depuis toujours sur la logique radicale de l’ami et de l’ennemi. Sa faiblesse structurelle est de l'avoir placée dans un espace pacifié, au sein duquel règne un concept dépolitisé de gouvernement, celui de « gouvernance » ou encore dans un espace de fictions, l’égalité des États et l’existence d’une polyarchie administrative, neutralisée et aléatoire.

Dans ce contexte la logique des valeurs, au lieu de devenir l’élément constitutif et unificateur d’une nouvelle Gesellschaft se transforme en idéologie de la « démocratie humanitaire » et fait l’objet d’une irruption du politique (la gestion des crises) dans des aires extérieures déstabilisées (foyers radicaux), nécessitant une légitimation internationale (ONU) ou un bras armé au commandement extérieur (OTAN).

Ainsi si elle maintenait sa rhétorique sur les valeurs, l'Europe n'assurerait en rien son avenir, car elle aurait oublié la science de la « souveraineté ». Sans celle-ci l'humanité, l'universel et les droits de l'homme ne seraient que des références vides. La souveraineté a été une science vive en France avec la constitution historique de l'État-Nation et l'école des légistes, au service du pouvoir suprême, mais aussi en Allemagne, où la nation est issue de l'Église avec la Réforme protestante, après avoir alimenté la lutte pour les investitures entre la Papauté et l’Empire, puis les guerres de religion qui ont conduit au Traité de Westphalie (1648).

Comment repérer aujourd'hui un équilibre entre la nation et la fédération, l'Union fédérale et la République universelle?

Comment comprendre le monde moderne?

A la manière politique des « Anciens », pour qui la cité ( polis) était le lieu signifiant de l'action humaine et l'objet central de toute réflexion sur le gouvernement des hommes ou bien à la manière dépolitisée des « Modernes », pour qui, l'association humaine n'est plus gouvernée par la volonté, mais par des facteurs et des équilibres non politiques et naturels? ( l'économie, le climat, les besoins et les ressources) ?

Selon cette hypothèse, l'Europe et le monde d'aujourd'hui ne seraient plus déchirés par les luttes politiques factieuses et par des passions violentes mais par des lois utilitaristes, dépolitisées et rapaces, découlant du commerce et de l'échange inégal.

ÉTHIQUE ET POLITIQUE

Le rabaissement du concept d’État, puis encore de la majesté du droit, hérités de la tradition du « Jus Publicum Europaeum » et de la civilisation juridique du XIX et du XXème siècle s'est aggravé depuis 1945, puis, après la fin de la bipolarité, avec la marginalisation des concepts d’ « ennemi » et de « puissance ». Au cours de cette évolution, le pouvoir et le droit ont perdu de leur substance éthique et ont égaré leur liaisons conceptuelles avec les présupposés de la pensée théologique et les dogmes « pessimistes du pêché » qui dominèrent la culture politique européenne jusqu'au années trente. En effet, le dogme théologique fondamental du vieux monde, concernant la démonisation de la vie, conduisait à une division des hommes en « bons » et « mauvais », de la même manière radicale, à la distinction en « amis » et en « ennemis ». Or L'homme d'aujourd'hui n'est plus coupable de crimes, de blasphèmes ou d'outrages car il n'est plus responsable, métaphysiquement, de sa chute et de son salut et vit alternativement et au quotidien entre deux hémiplégies et de droite et de gauche une atrophie permanente au cœur de l'échiquier politique.

En réaction à la vieille démonisation du monde, l’optimisme réthorique d'aujourd'hui, relève du concept universel d’homme et aboutit à une conception d'un monde « bon » au sein duquel règne naturellement la paix, la sécurité et la bonne conscience. Le concept d’humanité n’a pas d’ennemis et comporte une obligation morale de fraternité et de solidarité. Ce même optimisme représente par ailleurs la dissolution de l’Histoire de l’Occident comme histoire de fiertés, d'affirmations hégémoniques et de conflits, imposés désormais du dehors, par la « loi du mouvement », « l’anima mundi » d'un système multipolaire impitoyable et d'une conjoncture de paix apparente, aux ordres politiques hétérogènes et hostiles.

L'AMI, L'ENNEMI ET LA LEGALITE INTERNATIONALE

Ainsi, dans le cadre d’une conception légalitaire de la vie internationale, le caractère radical de la distinction de l’ami et de l’ennemi est éclipsé par la confusion du politique et des valeurs et il est perverti par la soumission de ces dernières aux normes instituées par la pensée dominante, celles de l’économique et du droit. Suivant cette confusion le concept politique de lutte devient, sous l’influence de la pensée néolibérale, « concurrence » au plan économique et « débat » au plan spirituel. Une débat qui est conforme à l'idée de démocratie, conçue comme le paradis corrompu du verbe, issu de la malédiction biblique.

Un paradis où la discussion est éternelle, la mobilisation permanente et la décision ostracisée. Où tous les gouvernements doivent être déchus, combattus et humiliés, car tous les gouvernements sont l'expression du mal absolu de la modernité, l'oppression, la trahison et la dictature. Les vulgata gauchistes, anarchistes, anti-mondialistes et autres, trouvent leur bonheur et leur adeptes dans ces idées-clés et les alimentent de leur désobéissance civile et d'une insoumission anti-légaliste venant de la horde, de la barbarie de l'intérieur et du pouvoir en bandes.

Ainsi et de surcroit les différends, dans les relations internationales, tendent à remplacer la clarté de la distinction entre « paix » et « guerre » par des approches d’indécision et par des options mixtes, de légalité (manifestation typique de la coercition et de la force contraignante, celle du « nomos », de la « voluntas », de l’« éthos » étatiques), de légitimité (fidélité formelle à une autorité ou à un consensus occasionnel dépourvus de sanction, démocratique ou juridique) ou encore de négociation et de refus d’engagement. Cette conception de la vie internationale est un « amas hétéroclite d’économie, de liberté, de technique, de laïcisation éthique et de parlementarisme » (C. Schmitt).

Le souci de la paix qui avait été le fondement en Europe de l'intégrationnisme fédéraliste dans l'après-guerre s'est commué lentement en trois grands courants de pensée, dans lesquels il s'est finalement dissous : le pacifisme, l'utopisme légaliste et l'idéologisation de la démocratie et des droits de l'homme. L'ensemble de ces courants intellectuels et de ces formes de conscience se situe en dehors des critères d'explication de l'Histoire économique. Or le retour au concept d'Histoire mondiale,celle de la World History, remet en cause tous les fondements et les paradigmes qui ont façonné la connaissance du monde de la part de l'univers européen depuis la Renaissance et qui sont centrés sur la « valeur » de l'homme, comme critère premier et ultime de l'histoire universelle.

THEOLOGIE ET POLITIQUE

Puisque la vie spirituelle de toute époque est polycentrique et la philosophie de l’Histoire représente l’orientation imprimée à un sujet politique par ses élites-guides, le processus de sécularisation de l’Europe que nous vivons depuis deux siècles affaiblit celle-ci par rapport à l’offensive théologique, téléologique et métaphysique d’autres peuples, en lutte pour la vie, la survie ou l’hégémonie, offensive conduite aujourd’hui au nom de la « revanche de Dieu » et du «  Djihad global ».

Dans la lutte contre cette offensive qui comporte, dans les pays musulmans, des menaces et des attentats répétés, des prises d'otages et des exécutions multiples, des diasporas religieuses et du non-respect du pluralisme des croyances, minoritaires et chrétiennes, assimilées à l'Occident, cette même offensive est masquée en Occident sous la revendication d'une liberté de conscience (voile ou burqua) et acceptée comme telle par esprit de démission. Or, toute décision politique défensive ne peut dépendre de structures juridiques, de techniques séculaires, de cadres constitutionnels et institutionnels mais de l’enjeu existentiel le plus radical, l’opposition entre l’ami et l’ennemi, mise à nu par le conjoncturel et le circonstanciel.

LEADERSHIP ET UNITE STRATEGIQUE DE L'OCCIDENT

L'absence de leadership affaiblit l'Europe dans un monde multipolaire où l'unité du commandement relève de la plus haute fonction stratégique. Celle-ci a pour tâche de concevoir et de mettre en oeuvre une architecture de systèmes défensifs hiérarchisés et intégrés à un seul pôle de décision. Planifier les seuils de la dissuasion ou les niveaux de la stabilité ou encore les priorités des engagements et de la logique de préemption aux deux grandes échelles du monde, le système planétaire et les aires régionales plus menaçantes, cela relève du leadership comme porteur d'atouts stratégiques.

Cette unité de conception, de décision et d'action est politique car elle définit les stratégies, les coalitions et les acteurs hostiles. Ce sont les acteurs hostiles qui portent atteinte à la stabilité mondiale, en utilisant la force et la menace directe et indirecte, dans le but d'obtenir des gains par l'utilisation de revendications autrement impossibles à accepter, car assorties de risques démesurés et apocalyptiques.

L'ENNEMI PUBLIC ET L'ALTERITE HOSTILE

Dans ce contexte et en sa formulation conceptuelle et cognitive, l’ennemi public n’est pas l’ennemi personnel et privé, « l’inimicus », mais « l’hostis », celui qui s’oppose à notre conception collective et occidentale de la vie et demeure le porteur d’une conception irréductible et incommensurable de l’existence et de la culture.

Le concept d’« ennemi » est central pour les relations de sécurité. En effet, il implique une définition identitaire essentielle et en même temps il trace les contours d’une altérité hostile. C’est un concept incontournable et polymorphe qui a une source génétique et une mutation phénoménologique. Source et mutation qui reposent sur les notions d’adversaire et d’hostilité, tantôt permanents, tantôt circonstanciels. Pour acquérir une plausibilité et une signification politiques, les concepts doivent être mis à l’épreuve des réalités L’hostilité comme latence de l’ennemi est le présupposé de crises et de conflits, constituant les révélateurs de formes d’inimitiés antérieures.

L’ennemi n’est pas toujours l’agresseur au sens de la logique juridique, pénale et criminelle du droit public international. L’ennemi est la « différence éthique », l’incarnation d’un danger, d'une menace, ou d’un risque politique, la source et le présupposé de l’agression, le perturbateur de demain. L’ennemi préexiste à l’acte agressif et il en est la cause et l’origine. C’est le rapport d’inimitié qui constitue l’essence et la source des phases et des mutations successives de l’hostilité et de son actualisation événementielle ou circonstancielle, préemptive ou défensive. Or il ne peut y avoir une menace sans identification du menaçant et sans l'identité précise de l'acteur politique hostile.

Le normativisme juridique, l’État de droit et la légitimité internationale d'aujourd'hui, neutralisent l’antithèse radicale de l’ami et de l’ennemi et la vident de sa substance éthique, la vident de la toute puissance du négatif et en même temps de la force créatrice du changement. Ils la réduisent à une équivalence d'intérêts, à un calcul optimalisé, à une « commensurabilité » de valeurs incompatibles, la justifiant in fine comme paix apparente et artifice absolu. En réalité est pensée politique la « science de l'homme » qui part de la conviction d'être dans le « bien », dans le « juste » et dans le « vrai » et qui provoque « eo ipso » l'hostilité la plus violente, la guerre la plus impitoyable, le « bellum omnium contra omnes ».

NORME ET EXCEPTION

La tension agonale de la vie internationale est ainsi étouffée dans le cadre d’une situation, susceptible de permettre l’application de la règle démocratique et celle des normes constitutionnelles.

Or, l’influence de la démocratie et celle de l’ordonnancement juridique ne reposent guère sur la « normalité » ou sur les équilibres régulés et gouvernables, mais sur l’exception, sur les situations extrêmes, fondatrices et originelles.

Dans le premier cas, l’essence de la norme s’appuie sur une logique rationaliste et formelle, dans le deuxième sur l’expérience de la vie historique, existentielle et radicale.

Historiquement et philosophiquement, la norme ne prouve rien et l’exception y est tout, car la règle vit de l’exception et celle-ci seulement intègre l’anarchie des sens et des forces de la vie du monde.

Une constitution dépolitisée est une constitution dans laquelle la souveraineté, partagée et sans leader, est incapable d’établir une ligne de démarcation entre l’ami et l’ennemi, particulièrement à l’extérieur, dans un monde de menaces combinées, une constitution inapte à redessiner le profil de l’antithèse politique radicale, au-delà de l’apparente normalité des équilibres constitutionnels. Il n'est guère étrange que cette constitution porte en Europe le nom peu éclatant de Traité simplifié et qu'il définisse des fonctions de gouvernance et de régulations ordinaires. Le « Souverain » de Bodin ou celui de Schmitt peuvent-ils être identifiés à la souveraineté de l'Union Européenne et à sa figure centrale, celle de Président du Conseil de l'Union européenne?

UNION EUROPÉENNE
PRESIDENT JOUEUR OU CHEF DECISIF ?

A la différence du président des Etats-Unis, maître de la diplomatie et de la politique étrangère, Chef des armées, en arbitre de la paix et de la guerre et donc en souverain plein et entier de la République impériale, le souverain qui décide de l’État d’exception ne peut être le Chairman du Conseil de l’UE. Ce dernier fixe les règles du jeu et est un produit de la normalité institutionnelle. Il ne peut être le décideur et donc le « souverain » car il ne peut être le porteur d’une symbiose irrépressible de théologie, de philosophie et de droit-force, le droit-personne du cas extrême, en mesure d’aller au-delà des horizons actuels, post-modernes et post-tragiques.

En effet, c'est le Conseil qui tient les clefs des accords politiques et le Parlement Européen et la Commission, celles des accords budgétaires. La politique étrangère de l'Union ne peut devenir l'otage d'une lutte de compétences et de pouvoir entre les institutions de l'Union mais seulement d'une partie de bras de fer entre l'Union et les Pays-Membres, au sujet de « l'approche globale » à adopter dans le cadre d'une politique déterminée ou encore d'une issue de crise existentielle.

Le Président permanent du Conseil, simple Président de séance dépourvu d’autorité est ici un joueur parmi d’autres et dispose d’un pouvoir limité et dérivé, non originel, non indépendant, non suprême. Selon A. Lamassoure, « L’évaporation de la fonction de la souveraineté fait en sorte que, dans le Traité simplifié de Lisbonne, le rôle du « maître d’ouvrage » sera partagé entre le Conseil de l’UE, le Président permanent du dit Conseil et le Président de la Commission ». Cette évaporation tricéphale de la souveraineté est ainsi présentée : « la dite fonction n’a pas besoin d’être exercée par une seule personne, ni une seule autorité, compte tenu de la nature collective du projet européen.

Il s’agirait du pouvoir bâtisseur doué d’une autre fonction, le pouvoir d’impulsion politique ». Aucune mention dans cette analyse axée sur les conditions d’exercice « normales » de la délibération politique, des situations d’exception et d’un leader doué d’un pouvoir de décision immédiate et personnelle, la décision tragique - la « though décision ». On ne nous dit pas si l’Histoire a connu des exemples efficaces de « Chefs collectifs » sauf dans les Triumvirats de la République romaine qui ont abouti, par des luttes patricides, à l'empire des Césars.

Ainsi, l’image agonale du « skippeur » prenant en charge le moral des passagers en « gentil organisateur » n’est guère celle, lourde de pathos, civil et militaire, du « Chef décisif », de Carl Schmitt « arbiter extremi  necessitatis casui », le décideur qui pense la généralité des événements avec la passionalité le plus énergique comme expression de l'unité des normes et selon une conception moniste du pouvoir, celui par qui « autoritas non veritas facit legem »

LE REALISME RADICAL

En termes philosophiques les théoriciens de la conception « pessimiste » du monde, les réalistes radicaux, les réalistes classiques et, en particulier, Hobbes et Machiavel fondent la distinction entre amis et ennemis sur la conviction, ancrée dans les parties antagonistes d’être dans le « vrai », dans le « juste » et dans le « bon », ce qui provoque le conflit de tous contre tous.

Les hommes paisibles en général et les Européens en particulier, cultivent l’illusion d’une paix sans menaces et ne tolèrent guère les « pessimistes ».

Machiavel, Hegel et Fichte écrivaient dans une situation de « défensive idéologique » et il fallait, dès lors, se prémunir de l’ennemi qui règne à l’intérieur, par la démission spirituelle et les concepts démilitarisés (perçus par l’Islam comme logés dans la demeure de la trêve provisoire, Dar al Koufi – l’Europe) et, à l’extérieur, par une pensée inspirée à la violence et à la vision antagonique du monde. Hors, pour terminer, de toute notion de juste ou d’injuste, car il n’y a pas de normes universellement partagées à partir desquelles pourrait se dégager un concept commun de justice.

Cette vision repose dans la conjoncture actuelle sur la distinction du « Peuple du Livre » en Dar al Harbi (la demeure de la guerre, l’Occident) et en Dar al Islam (la demeure de la paix et de la vraie religion.)

En conséquence, l’Occident comme constellation démocratisée et pacifiée d’États de droits, lorsqu’il est attaqué, doit porter la lutte hors du système du jus publicum, car la lutte est toujours décidée, en situation de crise extrême, par la préemption du risque, hors du champ de la Constitution et du droit, hors des institutions intergouvernementales et supranationales, hors de l’interdépendance économique, de la diplomatie et de la gouvernance et, suite à l'adoption du « nouveau concept stratégique » de l'OTAN, hors du pouvoir de l'Union.

NOTES FINALES ET APOSTILLE ANTROPOLOGIQUE ET PHILOSOPHIQUE SUR LES TRAJECTOIRES ANTI TOTALITAIRES DE L’EUROPE?

En portant notre regard sur l'état du monde, sur quoi repose-t-il au fond le choix de l'homme moderne? Sur le gouvernement politique, la soumission à loi et l’instinct naturel de liberté ou au contraire et de manière restrictive sur la gouvernance économique et le négoce privé? Sur l'ordre hiérarchique, encore national ou sur la complexité hétérogène, désormais globale?

Pourquoi l'Union européenne n'a-t-elle pas adopté comme critère de mesure de l'adhésion de ses peuples l'acquiescement intégral ou le dévouement total? La réponse ne peut être qu'historique et anthropologique à la fois. Tout d'abord et essentiellement parce qu'elle n'est qu'une Union d'État et pas une union sacrificielle. Parce qu'elle ne comporte guère de servitude à un but ou à une fin, toujours très proches de la croyance mais seulement à une idée, fille de l'abstraction, à une rationalité désacralisée, inanimée et inhabitée et donc religieusement vide, celle du partage des intérêts. On acquiesce sans participer, on adhère sans être convaincus, on y vit en pratiquant le doute, sans l'ordonnancement suprême d'une loi supérieure, sévère et immanente.

L'Union européenne n'a pas de « saints » ou de « sainteté » (et ne connait ni scrifices ni rites, ni vertus). Elle ne départage pas le monde entre le « bien » ou le « mal » et elle n'a pas d'absolus, car elle se nourrit d'un aliment mondain, le principe de raison.

Or, les hommes ont besoin de croire pour accepter leur condition, de mythes pour se battre, de conquêtes pour conforter leur hiérarchie, d'être marqués par des démons ou par la grâce pour exalter leur courage ou sortir de leur misère. Et enfin ils ont besoin de force morale pour honorer le combat qu'ils mènent dans l'opacité quotidienne, pour sortir de l'écrasement des identités. La seule idée d'Europe ne suffit plus au « peuple élu » de la post-modernité, qui est demeuré le « peuple fédéral », car le solidarisme des nations a cessé d'être un crédo pour se confiner à une idée, toujours insuffisante à remplir la condition humaine et à combler l'esprit de révolte ou l'insoumission. Les européens oublient que le bonheur ne vient pas de la mondanité de la politique ou de la toute-puissance de l'homme, mais de l'ascétisme moral 1et de la mystique de la servitude et du service. Ont-ils oubliés que la « vraie » crise n'est guère la crise de l'idée mais celle de la foi, ouvrant sur le désenchantement du monde et sur l'aventure téméraire du désespoir. Ainsi, l'errement de l'âme, privée de repères et désertée par la peur de Dieu, s'inscrit dans une docilité exsangue vis-à-vis des nouveaux maîtres et dans la passivité d'une conscience anti-héroïque vis-à-vis des nouvelles guerres de religions et des nouveaux intégrismes meurtriers.

ORTEGA Y GASSET. CROYANCES OU RAISON HISTORIQUE ?

Un auteur qui appartient à la postérité de Dilthey et de la philosophie critique de l'histoire, Ortega y Gasset, a construit un schéma évolutif des civilisations, appuyé sur la valeur fondatrice des religions et sur la logique des grands cycles. Il en résulte une vision de l'histoire, irréductible à un procès, doué d'une trame interne intelligible et rationnelle. Ses conclusions sont centrées sur l'idée que tous les changements et toutes les révoltes se rassemblent sur un point : le rôle central des croyances. Il affirme que les mutations décisives de l'humanité ont été caractérisées par des intensifications de la foi, vecteurs de transformations profondes des esprits et des âmes. La négation de l'ordre existant, exigerait à chaque fois une exaltation de l'idéalisme et du spiritualisme, et toute contestation de la structure établie ne pourrait se faire que par une recherche de valeurs nouvelles.

Les théories qui embrassent en un même processus le destin des peuples et le devenir des civilisations, appartiennent-elles aux théories naturalistes de 1'histoire, ou ne sont-elles pas, tout simplement, des simples prises de conscience de l'hétérogénéité spirituelle entre époques différentes ?

La thèse selon laquelle toutes les civilisations et toutes les sociétés naissent ou périssent sur le terrain de la guerre ou de la foi, est-elle une thèse universellement valable?

Y a-t-il des démentis significatifs à ce sujet, qui soient en même temps illustratifs de la conjoncture actuelle et de la structure des sociétés avancées ?

Les hommes (et donc les Européens) « ont ils besoins d'un Dieu ou à défaut d'un idole » (Max Scheeler) et, en cas de crise, d'un chef ou d'un tyran ? Cette question a-t-elle valeur d'explication? Elle montre pourquoi on est passé, au cours des derniers quatre siècles, de la théologie à la démocratie, en s'exaltant l'autocratie et le totalitarisme, avant de se laisser aller à l'indifférence, à l'apathie et au relativisme moral, avant de rejoindre le stade ultime des soubresauts du monde, une histoire dépolitisée et post-tragique.

LE DESTION OCCIDENTAL ET LE BILAN CRITIQUE DE LA MODERNITÉ

La particularité du « destin occidental » et le changement du rapport entre l'Europe et le monde nous incitent à dresser un bilan critique des acquis et des dérives de la Modernité.

Ce bilan se heurtera à une impossible synthèse entre « l'universel » européen et les particularismes locaux. Or se dessine ainsi une nouvelle approche intellectuelle comportant l'abandon progressif des aspirations universalistes des Lumières qui apparaissent désormais désincarnées et abstraites. Les convictions de l'Universel avaient fait croire, aux XIXième et XXième siècles, que l'on pourrait surmonter les obstacles de la différenciation inégalitaire de la société et l'hétérogénéité naturelle du monde, par l'arbitraire homogénéité des concepts. Cette vengeance spiritualiste de « l'Histoire » comportera l'émergence d'un “nouveau cycle intellectuel”, relativiste, organiciste et anti-rationaliste. Ce « Nouveau Cycle » s'opposera aux généralisations arbitraires et aux certitudes rationalisantes et cela au nom du monde historique, comme totalité des formes d'existence de la condition humaine et surtout comme polythéisme de valeurs incompatibles, ou pour le dire avec Max Weber, comme opposition irréductible des croyances et “guerre des dieux”.

Le grand dilemme, élémentaire et immédiat, qui se pose aujourd'hui à l’Europe consiste à savoir si on peut faire coexister l’utopie du droit public, celle d'un système de garanties et de droits et d’une constitution civile dépourvue de la majestas d’antan, avec la réalité de la politique mondiale désacralisée et réaliste, sans un leadership monocratique et unitaire. Et si l’« essence » du politique peut être inscrite, à l’extérieur, dans la dialectique aventureuse et conflictuelle de l’un et du multiple et à l’intérieur dans un réseau de relations fonctionnelles, engendrant une version dispersée et administrative de la théorie de la décision et une image tranquillisante de la paix, la pax apparens de Thomas d’Aquin.

1Tous les bouleversements, toutes les révolutions et toutes les nouvelles élites, rappelle Schmitt, proviennent d'une ascèse, d'une pauvreté volontaire et d'un retour aux principes premiers, à une « nature » sociale intacte et non corrompue par le confort d'un « status quo » qui est tenu comme avilissant au plan culturel et social, qui nécessite d'un « retour », d'une « refondation », d'un nouvel ordre, inspiré par un principe spirituel selon lequel l'organisation des choses humaines naît d'une conscience intègre - « Ab integro nascitur ordo »

 



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