DE L’UKRAINE AU PARTENARIAT TRANSATLANTIQUE

Auteur: 
Jacques LIPPERT
Date de publication: 
28/5/2014

L’approche comparative dans l’analyse théorique des aspects stratégiques et tactiques d’un conflit est un outil légitime à la disposition du politologue et de l’historien, à la condition de garder à l’esprit que « comparaison n’est pas raison » et de rester critique à l’égard de sa propre analyse, autant qu’à celle des confrères.
Ceci nous met à l’aise pour qualifier d’emblée les commentaires comparant Poutine 2014 au Führer de 1938-39 (où va-t-il s’arrêter?) d’inappropriés, fantaisistes et grotesques. Cette analyse à courte vue ne tient pas compte d’un contexte géo-politico-stratégique profondément différent. En 1938 la démarche hitlérienne se situe dans le cadre d’un plan idéologico-militaire de conquête planifiée d’un pouvoir mondial, dont certaines étapes nécessitent d’endormir la méfiance de grandes Puissances follement éprises de paix même au prix du déshonneur !

Rien de tel dans la démarche russe actuelle dont les deux grands axes sont:
1°) La stabilisation et la sécurité des frontières de la Russie avec ses voisins proches, tout en se posant en protecteur des minorités russes en Ukraine et de la majorité russe de Crimée par le retour de celle-ci dans l’espace historique russe. La Russie agit ici en puissance régionale dans le monde slave.
2°) Une action géostratégique classique à plus longue portée dans l’espace et dans le temps qui préserve la maîtrise de la voie maritime Crimée-Bosphore-Méditerranée et garantit la présence diplomatique et navale de la Russie au cœur des deux crises majeures de la Syrie et de l’Iran, et plus largement dans l’arc de crise du Grand Moyen-Orient. Confrontée aux États-Unis et à l’UE, la Russie agit ici en puissance mondiale au risque de créer une nouvelle bipolarité. Et de nouvelles tensions.Puissance impériale la Russie ? Oui, toute la symbolique tsariste à travers l’héraldique et la réhabilitation du Staline héros de la Grande Guerre Patriotique en témoignent, ainsi que l’intense et efficace diplomatie de la Fédération.
Puissance impérialiste, non, car elle ne manifeste aucune prétention territoriale en dehors de sa sphère d’influence qui soit dirigée vers l’Europe de l’Est ou centrale, mais s’inquiète de l’extension militaire de l’Occident (GI’s, Awacs, missiles, aviation tactique, CIA) des Pays baltes à la Mer Noire réveillant les vieilles peurs de l’encerclement avivées par ce nouveau « containment ».

A Kiev, le pouvoir est occupé par une junte parlementaire hétérogène issue de la rue qui s’est donnée un exécutif auto-proclamé allant de libéraux démocrates à des groupes armés radicaux mal identifiés campant toujours sur la Place Maidan, mêlant nostalgiques du communisme et du national-socialisme ukrainien, voire mafieux, dont le seul point commun est l’aversion des russophones. Dans le but d’éviter l’effondrement total, les puissances occidentales ont choisi de traiter politiquement et financièrement avec ce gouvernement dans l’espoir que les élections du 25 mai produisent un pouvoir légitime et stable. On peut d’ailleurs douter de la tenue de celles-ci, alors que Kiev se lance dans une tentative brouillonne mal préparée et sans soutien logistique de reconquête à l’Est, dans laquelle les unités ukrainiennes mal commandées sont peu enclines à la résistance à outrance.

La Russie quant à elle poursuit son soutien aux partis et forces pro-russes en utilisant des milices armées (commandos et blindés de son armée sans insignes) pour mener une guérilla qui rappelle les guerres de libération nationale, et notamment l’action des partisans de la Grande Guerre Patriotique et qui, comme eux, évoluent parmi les populations comme « un poisson dans l’eau ». Les deux camps ont recours au mêmes techniques léninistes-trotzkistes de diabolisation de l’adversaire qualifié à Kiev de « terroristes » et à Moscou ou à Donetsk de « fascistes ».

Le référendum du 11 mai sur « l’autonomie » de la région du Dombass – bassin industriel où de nombreux chefs d’entreprise sont russes pour des raisons historiques - débouche sur une République du Donetz proclamée dans des conditions confuses. Aussi V. Poutin, prudent, se borne t-il à en prendre acte en disant qu’il respecte « la volonté populaire ». On atteint peut-être là le point d’avancée maximum de la Russie dans la crise ukrainienne. Les autorités russes ne peuvent manquer d’être attentives aux conséquences financières et économiques des sanctions. Les sorties de capitaux, selon M. Draghi atteignent 220 milliards de dollars, bien au-delà des 57 milliards admis par la Banque Centrale de Russie, alors que les retards de paiement du gaz par l’Ukraine s’accumulent, la Russie menaçant d’interrompre les livraisons le 3 juin (pression sur les élections du 25 mai ?).

Si la chute du rouble devait se poursuivre, les grandes banques françaises et allemandes se trouveraient exposées à la dette russe et la Russie tentée de se replier sur une zone rouble et un contrôle des changes.

Le danger de rupture des contrats gaziers par l’Europe a conduit à la signature par V.Poutine d’un accord de livraison de 400 milliards de dollars à la Chine, État solvable, inaugurant ainsi une nouvelle ère des relations sino-russes à haute signification géopolitique.

L’UE par le traitement brouillon de la crise, s’est mise hors du jeu diplomatique en Eurasie à un point tel que le Président Obama au mépris de toute souveraineté lui enjoint d’inverser les flux et de commander du gaz de schiste aux États-Unis et de s’aligner politiquement sur ceux-ci à travers l’OTAN. Les Européens se sont soumis sans discuter , faute d’avoir une vision géostratégique propre aux intérêts d’une vraie puissance européenne dont l’avenir est en Eurasie. L’ex-chancelier Schmidt a eu raison de pointer le danger de laisser la diplomatie de l’UE aux mains de la technocratie communautaire.

On ne peut donc qu’être inquiet quant à l’issue de la négociation du partenariat transatlantique qui va requérir de l’UE vigilance et fermeté, pour éviter la perte de toute indépendance en matière de commerce et d’investissements à travers des organes transatlantiques de règlements et d’arbitrage sans légitimité politique et démocratique qui ouvriraient la voie à d’autres abandons de souveraineté plus politiques, jusqu’à la renonciation au projet d’une Europe puissance politique intégrée et globale. Il y a les (euro) atlantistes inconditionnels, les eurosceptiques ou euro-pessimistes, les souverainistes. Il faudra aux lendemains du 25 mai que se lèvent les euro-veilleurs attentifs aux intérêts de l’Europe.

Sinon la crise ukrainienne n'aura été alors que le début d'un déclin doré que seul peuvent encore enrayer la lucidité, le courage et la volonté.

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Reçue d'un ami de Kiev,fin

Reçue d'un ami de Kiev,fin connaisseur de la situation de son pays
Subject: FW: *Ukraine - analyses des resultats de l'election presidentielle

Pour info, voici mon analyse du résultat des élections présidentielles de Dimanche dernier en Ukraine :

Participation et nouveau mandat :

Indubitablement Petro Poroshenko a bénéficié d’un large soutien qui s’est traduit par une élection dès le premier tour avec plus de 54% des suffrages exprimés. L’OSCE a déclaré l’élection conforme aux normes européennes ce qui ne semble pas être une conclusion trop extravagante. Plus qu’une adhésion, ce soutien traduit plutôt la lassitude des ukrainiens face à la vacance et le manque de légitimité du pouvoir notamment du président du parlement Turchynov.

Je ferai néanmoins 2 remarques :

- On a fait état dans les medias d’un niveau de participation record et ce malgré la non-participation des deux régions sécessionnistes Louhansk (4.8% de participation) et Donetsk (3.2% de participation). La participation au niveau national fut en fait historiquement basse. Elle fut de 53% en prenant en compte intégralement ces deux régions et de 60.3% en ne prenant en compte que les bureaux de vote accessibles au suffrage de Dimanche (quelques bureaux de vote). Les autres régions volatiles ont aussi voté en trainant les pieds – Odessa (46%) et Kharkov (48%). A titre de comparaison, l’élection présidentielle de 2010 avait mobilisé 69% de l’électorat et l’élection législative de 2012, 58%.

- Les conditions de vote dans les régions sous contrôle ont peut-être été au standard de l’OSCE, par contre les conditions de campagne ne l’étaient absolument pas. Les pressions exercées sur certains candidats furent de nature a sérieusement mettre en doute le blanc-seing démocratique octroyé par l’OSCE.

Ceci étant dit, l’élection de Poroshenko semble être un moindre mal tant la situation du pays semble précaire. La volonté affichée de la Russie de considérer Poroshenko comme un interlocuteur valable semble aller dans le bon sens. Sa tâche reste néanmoins monumentale…

Les prochaines semaines :

Comme je l’ai souvent répété, la constitution actuelle de l’Ukraine est intrinsèquement perverse car elle a été conçue – en 2004 par un Kuchma déclinant – afin de rendre le pays ingouvernable et de garantir l’impunité du président sortant. Cette constitution eut comme résultat le blocage institutionnel de 2006-7 entre Yushenko et Tymoshenko. Selon toute vraisemblance ce scénario a de grande chance de se reproduire. Pour rappel, le Président ne peut dissoudre le parlement et ne dispose pas de groupe parlementaire majoritaire. Seul 41 députés d’UDAR soutiennent réellement le président.

Sans l’aval du parlement, le président ne peut même pas confirmer aux postes de ministre de la défense et des affaires étrangères les candidats qu’il est constitutionnellement en droit de nommer.

Dans les prochains jours ou les prochaines semaines, il devrait y avoir une reconfiguration de la coalition au pouvoir faute de quoi on devrait avoir des élections parlementaires anticipées – le grand souhait de Klichko et de UDAR.

Toutefois, sachant que la plupart des partis institutionnels ont eu des scores négligeables lors des élections de dimanche (Svoboda, PoR, Kom Parti etc ont virtuellement disparu de l’échiquier au profit soit de l’abstention soit d’UDAR et du parti Radical d’Oleg Lyashko - un Nationaliste dont le courage politique est comparable à l’intelligence de BHL), il apparait peu probable qu’une autodissolution du parlement soit souhaitée par des parlementaires futur-chômeurs.

De plus, 15% des circonscriptions (35 sur 225) sont sous contrôle des séparatistes ce qui rend toute élection de députés dans l’état actuel des choses impossible dans ces zones.

L’escalade à l’Est :

Le pouvoir en place semble déterminé d’user de tous les moyens possibles pour affermir son contrôle des régions sécessionnistes. Electoralement, ces actions sont très payantes et présentent Poroshenko comme chef de guerre déterminé. Par contre cela ne fait que cimenter l’antagonisme pour ne pas dire la haine entre les différentes parties de l’Ukraine et rendent illusoire toute réconciliation dans un future proche.

La rhétorique guerrière et la déshumanisation de l’adversaire sont autant d’indications que l’on se trouve au-delà du point de non-retour et qu’un scenario Syrien ou Yougoslave n’est malheureusement plus à exclure.

Un mot sur Akhmetov, Kolomoiski et les autres :

Bien que souvent qualifié d’oligarque, Petro Poroshenko fait figure d’enfant sage de l’oligarchie ukrainienne. Sa fortune fut constituée sans avoir eu recours aux méthodes mafieuses des groupes du Donbass (Akhmetov, Yanukovich) ou de Dnipropetrovsk (Tymoshenko, Kolomoiski) et dans des conditions « tolérables ». Il n’en va bien évidement pas de même pour Kolomoiski qui maintenant détient le contrôle administratif des régions d’Odessa et de Dnipropetrovsk ainsi que d’une partie des forces militaires auxiliaires (milices nationalistes et autres gardes nationales) et qui ne s’arrêtera pas là; ou d’Akhmetov qui tenta la carte séparatiste dans un premier temps avant de se raviser dans les dernière 2 semaines.

Ce dernier semble d’ailleurs en assez mauvaise posture étant maintenant sous la pression de la rue à Donetsk après avoir raté sa mobilisation en faveur de l’unité du pays et étant de plus déconsidéré par le pouvoir à Kiev.

Un peu d’humour :

En conclusion j’aimerais ajouter qu’aujourd’hui la commission européenne a annoncé avoir entamé la 2eme phase du VLAP (Visa Liberalisation Action Plan) pour l’Ukraine alors que Poroshenko a estimé avoir besoin de plus de temps pour être en mesure de signer la partie commerciale de l’Accord de Libre Echange avec l’UE reprenant là le même argument qui provoqua la chute de Yanukovich ….

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