SUR LA "GRANDE POLITIQUE"
Nietzsche, Heidegger, Schmitt, Aron, Kissinger
TEXTE REVISE ET ACCRU DE LA PARTIE "FAUT-IL-SAUVER LA GUERRE ? "
Table des matières
Nietzsche et la volonté de puissance
"Politique intérieure" et "Grande Politique". Les éléments d’une "Grande Politique"
Grande Politique, comme changement inter-étatique et grande stratégie
Nietzsche et Heidegger sur la démocratie, une variété du nihilisme
Recours au souverainisme et à la "philosophie de la vie" (ou Révolution Conservatrice) ?
Carl Schmitt et les théories de l’agir d’exception
Aron et la "Grande politique" : de la Machtpolitik à la Power Politics
La Puissance et ses modes d’action : "capacité de faire, de faire faire, d’empêcher de faire et de refuser de faire"
Kissinger et la "Balance of Power"
La recherche de la paix à l’âge planétaire. Diplomatie globale et stratégie d’empire
L’équilibre nucléaire est-il une "idée de raison" ?
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Nietzsche et la volonté de puissance
C’est toujours à partir d’une définition du politique que les événements tragiques de l’histoire peuvent s’interpréter. Mais quelle est cette définition et qu’implique-t-elle pour l’avenir des Etats et des peuples ou, plus en profondeur, de l’histoire ?
"La volonté de puissance est-elle une sorte de “volonté” ? Pour caractériser la volonté de puissance, Nietzsche parle d’un "instinct" naturel. de telle sorte qu’il est impossible pour le vivant de ne pas chercher à se libérer d’une pulsion, indispensable à la perpétuation de l’être. Nietzsche reprend à son compte le concept de volonté de Schopenhauer, en l'appelant "volonté de puissance", mais avec une distinction de fond, "la négation de toute finalité". En effet la volonté pour Nietzsche "fait ce qu'elle veut", puisqu’elle est en effet sa propre et seule finalité. Où donc situer le sens de l’action politique, de la grande politique ?
"Politique intérieure" et "Grande Politique". Les éléments d’une "Grande Politique"
Assurément dans la politique étrangère, qui est la partie de l’activité étatique tournée vers le « dehors » et comporte souvent une preuve de force par opposition à la politique intérieure, dont les problèmes à résoudre sont rarement d’ordre existentiel
Léon Tolstoï le confirme dans "Paix et Guerre", en précisant : "Tous les historiens en conviennent : l'activité extérieure des États et des nations, dans leurs conflits les uns avec les autres, s'exprime par les guerres et la puissance politique des États et des nations augmente ou diminue en proportion directe de leurs fortunes militaires".
Prestige, courage et risque s’entremêlent ainsi dans la "grande politique", où trois dimensions apparaissent capitales, la survie, la vision d’avenir et le mythe de la gloire. Quelle est au fond la « Grande Politique » ? Celle des équilibres de puissance et des affrontements hégémoniques, celle qui magnifie ses acteurs et qui fait de l’Histoire un mythe, celle qui dresse des peuples en héros, montrant à la réalité des perspectives d’ascension et de victoire. Une politique du Destin, des grandes occasions et de la fatalité.
Nietzsche, face à la politique domestique ou nationale, dresse les éléments d’une "grande politique", un mouvement d’opposition aux forces faibles mais séculaires du christianisme et à celles contingentes et aléatoires, du mouvement démocratique et fait du "parti du vivant" (la révolution conservatrice) "l’énergie d’élévation" de l’humanité par la culture. De ce point de vue, la grande politique apparaît comme une prise en charge de l’avenir allemand et européen, poussant au dépassement de soi et à la création. En leur fond, l'essence de l'être et l'élan vital poussent à la transformation d’un peuple, car "Là où la volonté de puissance fait défaut, il y a déclin". La condition de l’Europe actuelle, lâche et marginalisée, en est la démonstration évidente (2025).
Grande Politique, comme changement inter-étatique et grande stratégie
Si en géopolitique, la notion de "Grande Politique" se réfère à un État qui possède une influence et une capacité d'action significative sur la scène internationale, cette aptitude se manifeste par l’éveil de son passé et de sa tradition ainsi que par la conscience de ses intérêts, définis par une sorte d’ambiguïté stratégique. C’est par le rempart d’incertitudes politiques et militaires qu’elle impose des limites dissuasives à l’action d’autrui et les influence de façon inhibitoire, façonnant ainsi l'ordre mondial. Le modèle de Grande Politique comme aspiration à une grande stratégie de changement a été et reste celui de la démocratie impériale des Etats-Unis d’Amérique et spécifiquement trumpienne.
Nietzsche et Heidegger sur la démocratie, une variété du nihilisme
Or, sur la démocratie, les vues de Heidegger étaient dans les entre deux guerres, dénuées d’ambiguïté : "L’Europe veut toujours se cramponner à la démocratie et ne veut pas apprendre à voir que cette dernière serait sa mort historique - disait-il en 1937 dans son cours sur Nietzsche - car la démocratie n’est rien d’autre qu’une variété du nihilisme, c’est-à-dire de la dévaluation des valeurs les plus hautes…" Et, personne ne peut contester aujourd’hui dans la culture woke occidentale (sub-culture des inégalités et discriminations), un renversement radical du système des valeurs européennes et blanches.
Recours au souverainisme et à la "philosophie de la vie" (ou Révolution Conservatrice) ?
De sa conception discriminatoire de l’homme et de son mépris de la raison historique, deux aspects, étroitement liés, sont repris par Heidegger dans son choix philosophique, opposé aux Lumières. Il a vu dans le recours à la raison utopique par les ennemis de l’Allemagne (la Russie socialiste et communiste), un refuge pour "ceux qui sont sans pensée". Déjà, en mars 1916, Heidegger écrivait :
"je sais aujourd’hui qu’une philosophie de la vie vraiment vivante, (révolution conservatrice) a le droit d’exister !" En effet Martin Heidegger fut marqué par sa lecture des Écrits politiques de Fiodor Dostoïevski. Il en retint sa conception du terroir (Heimat) et il en tira une conception raciale de la germanité et de la russité qu’il exprimera dans ses "Cahiers" des années 1939-1941, contemporains du pacte germano-russe. La succession des énoncés heideggériens sur la Russie montre clairement que la Russie reste pour lui un adversaire dont il mesure la force face au peuple allemand, le seul peuple véritablement historique et métaphysique, le seul à vivre dans la "Grande Politique", la politique du tragique et de l’histoire.
La "Grande Politique", grande pour ses enjeux et pour ses répercussions, va bien au-delà du "Jus Pubblicum Europaeum" et de l’idéologisation de la guerre froide. Elle nous parvient intacte et complexifiée, enrichie de nouvelles formes d’antagonisme et de conflit.
Or la "révolution conservatrice allemande" des années trente, revigorée en ses concepts à la lumière des expériences intellectuelles de nos jours et ensevelie sous l’épaisse illusion intégrationniste et multilatéraliste de l’Europe de l’après 1945, retentit à nouveau, sous la force tectonique des relations de puissance.
C’est sous la remise en cause des réalités coloniales et des idéaux d’indépendance et de souveraineté que se sont disloqués les grands empires européens et s’est affirmé le processus de décolonisation du Tiers-Monde. Ces origines remontent "mutatis mutandi" et par mimétisme intellectuel à la "révolution conservatrice" allemande des années 20/30. C’est, dans un contexte politique inédit, hostile et démocratique, que le travail conceptuel de Carl Schmitt et d’autres auteurs des entre deux guerres ont gardé, en Europe et hors d’Europe, toute leur pertinence et leur vitalité.
Carl Schmitt et les théories de l’agir d’exception
De la parution de "la Notion du Politique" (1932) jusqu’à la "Théorie du Partisan" (1962), autrement dit, de l’entre deux guerres à la décolonisation, des guerres partisanes au terrorisme et au conflit israélo-arabe et israélo-palestinien, c’est toujours à partir d’une même définition de la politique que les événements de l’histoire récente peuvent être interprétés, par l’adaptation du couple conceptuel de l’ami et de l’ennemi. La théorie décisionnaire se donne en réalité comme une théorie de l’exceptionnalité de l’agir politique contre la pensée du "statu-quo" et de l’ordre immanent et par elle, Schmitt affirme la suprématie de la volonté sur la raison, de la décision politique sur la morale et le droit, adoptée par la pensée anglo-saxonne. Dans l’immédiat après-guerre R. Aron, venu à la politique par la philosophie allemande de l’histoire ne put dissocier la politique et la guerre d’avec les perspectives de stabilisation en Europe et dans le système de relations internationales, devenues planétaires. La "Grande Politique" acquerra avec lui la perspective démoniaque du tragique.
Aron et la "Grande politique" : de la Machtpolitik à la Power Politics
En effet pour R. Aron, les mots de Power et de Macht, sont entourés d'une sorte de résonances terrifiantes.
Les spécialistes américains des relations internationales emploient le terme de Power Politics, - dit-il - pour désigner tantôt l'essence des relations entre États et tantôt une doctrine de ces relations. Ainsi, purifiée de son fatalisme tragique le terme de Macht-Politik, évocateur du sens qui lui vient de ses origines philosophiques et de son incarnation allemande (die Dämonie der Macht), ne peut éluder sa vraie nature, celle de relations de puissance. Il s‘agira de la disséquer, à partir de ses modes d’action
La Puissance et ses modes d’action : "capacité de faire, de faire faire, d’empêcher de faire et de refuser de faire"
Analysée en ses modes d’action la puissance, comme soubassement de la "Grande Politique" est une "capacité de faire, de faire faire, d’empêcher de faire et de refuser de faire". Or, comme le rappelle Serge Sur, "la capacité de faire renvoie au pouvoir. La capacité de faire-faire renvoie à l’influence. La capacité d’empêcher de faire renvoie à l’usage de la force et la capacité de refuser de faire renvoie à l’indépendance. La puissance est à la croisée du pouvoir, de l’influence, de l’indépendance et de la force". Cependant la "Grande Puissance" se caractérise également par la capacité de contraindre et de dissuader et, en termes politique, au statut hiérarchique de "Grand" ou de "Super-Grand", arbitre du type de paix et du type de guerre licites et acceptables. Ici le statut de la force physique se colore d’un concept nouveau, celui légitimité, interne et internationale, réconciliant le consensus interne et l’interdit international. Bien que la puissance se soit constituée historiquement comme une capacité de contrainte et, avec Clausewitz comme la capacité de plier la volonté adverse, c’est sur le postulat de la force qu’est née l’école Réaliste des relations internationales et les figures de Hans Morgenthau ou de Raymond Aron, et plus tard, de la nouvelle école néo-réaliste et systémique des relations internationales qui s’est développée dans les années 1970-1980, avec Kenneth Waltz.
Or l’idée de "Grande politique" exige que l’on associe une réconciliation théorique de la légitimité interne à la légalité internationale, car la première se réfère aux valeurs fondamentales d’un peuple ou d’une nation et la deuxième à la sphère des intérêts existentiels.
Bref et grâce au mythe, la notion de "Grande Politique" ne peut plus ignorer que l’instauration d’un nouvel ordre politique entre les nations, (dimension légale ou formelle des rapports de force concernant une meilleure paix ou une paix d’empire), doit pouvoir compter sur une sorte de restauration symbolique du passé, pour ce qui est de la dimension de la légitimité historique (stabilité du Prince ou du système politique en place).
Kissinger et la "Balance of Power"
Dans le concret de notre conjoncture le concept du "Balance of Power", au cœur de l'analyse kissingérienne, est l'un des plus importants paradigmes des auteurs réalistes et constitue le plus souvent leur argument capital pour expliquer la paix. Certains le considèrent même comme un préalable à la diplomatie classique et comme une condition aux échanges d'ambassadeurs permanents de la Renaissance entre différentes entités politiques. Interrogé sur la situation de tensions actuelles juste avant sa disparition (nov. 2023), sa réponse articule bien réalisme et préfiguration d’avenir. "Nous nous trouvons dans la situation classique d’avant la Première Guerre mondiale, prévient-il, où aucune des parties ne dispose d’une grande marge de concession politique et où toute perturbation de l’équilibre peut avoir des conséquences catastrophiques". Il est compréhensible que de nombreux pays occidentaux s’opposent à l’un ou l’autre des objectifs affichés. Avec l’implication de la Chine, alliée de la Russie et adversaire de l’Otan, la tâche sera encore plus difficile. La Chine a un intérêt primordial à voir la Russie sortir gagnante de la guerre en Ukraine. Non seulement, Xi doit honorer un partenariat "sans limites" avec Poutine, mais un effondrement de Moscou gênerait la Chine en créant un vide de pouvoir en Asie centrale qui risquerait d’être comblé par une "guerre civile de type syrien".
La recherche de la paix à l’âge planétaire.
Diplomatie globale et stratégie d’empire
A l’âge planétaire la conception de la sécurité ne peut être que globale et englobante. Telle est la conscience qu’en ont les Etats, la communauté des Etats et le système international. Ce concept précise en particulier l’aspect capital de la sécurité, sa nature indivisible et d’ensemble. Ainsi toute mesure étatique et toute approche diplomatique et géopolitique doit être en mesure, dans sa conception même, d’établir un équilibre entre capacités et intérêts stratégiques, ordre politique régional ou global et diplomatie sécuritaire. Cette liaison définit le niveau de responsabilité d’une puissance et l’épaisseur de sa conscience historique. La "Grande Politique", différente d’un pays à l’autre par culture et passé, ne peut être que la pratique de "gouvernance" des grandes puissances, seuls acteurs du "Grand Jeu" et interprètes de leur suprématie historique. La responsabilité d’une "Grande Puissance" est, presque toujours, proportionnelle à son poids historique et à son positionnement géopolitique.
Dans le contexte de l'après-guerre froide, un nombre grandissant d'États se sont tournés vers une nouvelle forme de diplomatie, visant à accroître leur influence internationale, en projetant leurs normes culturelles, comme principes de régulations des relations internationales. Telle a été la politique culturelle des grands empires et, par exemple, de la Turquie et des dirigeants turcs, comme un moyen de tirer bénéfice des liens ethno-culturels qui l'unissaient aux six nouvelles républiques turcophones issues de l'éclatement de l'Union soviétique, pour s'affirmer comme un acteur - clef du système eurasiatique. Ainsi la recherche de sécurité et de stabilité a toujours besoin de lier l’ambition impériale du "regere imperio populos" à une restauration symbolique du passé. C’en a été de même pour la France, la Chine ou la Russie. La France, pour justifier la refondation d’un ordre du monde convenable, a crû articuler sa politique étrangère et sa diplomatie en 2017, avec E. Macron, autour de trois axes, la sécurité, la stabilité et l’indépendance Cependant la diminution de poids et d’importance de l’Europe n’a pas exonéré la France du déclin plus général du continent, celui d’un "ordre fondé sur des règles". Or le déclin va bien au-delà d’une règle et désigne la condition d’un être qui perd de sa force et penche vers sa fin, bref le moment cosmique d’un soleil qui s’éteint. Et ce moment, selon la pensée biblique, marquera l’entrée dans le temps prophétique de Gog et Magog, le temps de l’agitation des peuples et des nations, où dans des grandes douleurs le corps du monde accouchera et touchera le seuil de la mort, avant de pouvoir renaître. Le cinéma, plus encore que la littérature, la philosophie, les prophéties ou la peinture a propagé la fascination de l’apocalypse et nourri le tragique du conflit d’une dramaturgie sans pareil, dans le but de glorifier la conviction millénaire qu’on ne peut éviter la guerre, la véritable "hygiène des peuples" (Marinetti). A défaut des religions, dont l’espérance surgit de la mort, donnée ou subie, le pouvoir sait pertinemment que l’on ne peut contourner ni le prix du sang, ni le sacrifice glorifié et honni des peuples et des nations, hier comme demain.
L’équilibre nucléaire est-il une "idée de raison" ?
La politique de puissance dans un système hétérogène ne peut être univoque, ni viser uniquement une idée de raison, mais rechercher une stratégie d’équilibre et de stabilité, plus encore qu’une stratégie de paix, qui n’est autre chose, par ailleurs, qu’un rapport de force instable et précaire. Les Etats européens, désormais conscients de l’inefficacité des approches de la morale et du droit, doutent de plus en plus de la garantie américaine de dissuasion nucléaire et l’option de Trump pour une paix négociée en Ukraine en serait une épreuve. En effet le président des Etats-Unis vise à mettre un terme aux conflits de souverainetés rivales dans une même zone de civilisation et d’hégémonie, surtout en Europe, dans le but d’établir demain un condominium planétaire avec l’empire du milieu. C’est par une solitude orgueilleuse au sein d’une poliarchie nucléaire qu’il établit une ligne rouge transactionnelle et souple vis à vis de la Russie, désignée comme l’ennemi-partenaire.
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FAUT-IL SAUVER LA GUERRE!"
Table des matières
Sur la "rationalité nucléaire" et la "stratégie du fou. Trump-Medvedev et Haldeman-Nixon
Un objectif stratégique pour l’Europe ?
Equilibre nucléaire dissuasif et système international. "L’Unit Veto" de Morton Kaplan sur l’élimination d’un des candidats à l’empire
La deuxième guerre froide, le révisionnisme historique et le "révisionnisme planétaire"
Le troisième âge nucléaire et le problème du seuil
Le nucléaire tactique et la révision de la diplomatie coercitive de Thomas Schelling
Viktor Orban, le concept de souverainisme politique. L’Etat-Nation et révisionnisme institutionnel de l’Union Européenne
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Sur la "rationalité nucléaire" et la "stratégie du fou". Trump-Medvedev et Haldeman-Nixon
Au niveau du système international et dans la difficulté d’établir une définition univoque de la rationalité nucléaire, la crainte que les détenteurs des armes balistico-nucléaires se conforment à une conduite "irrationnelle" est bien réelle chez les européens La toute dernière décision de Trump de rapprocher deux sous-marins nucléaires des côtes russes, suite "aux provocations" verbales de Medvedev en réponse aux diverses gesticulations occidentales, a suscité des inquiétudes sur l’emploi diplomatique de la menace nucléaire, sans pouvoir répondre à la question si elle est "rationnelle" ou "irrationnelle". Dans cette deuxième hypothèse, elle correspondrait à la "stratégie du fou", déjà adoptée par le président Nixon dans le but d’augmenter son pouvoir de négociation en politique étrangère. Les débats autour de cette doctrine, formulée par H.R. Haldeman, chef de cabinet de Nixon dans les années 70, portent sur l’intérêt qu’un dirigeant peut avoir à adopter un comportement irrationnel pour être perçu comme imprévisible. Cette approche, visant à projeter une image d’irrationalité et de témérité en direction de ses adversaires permettrait de les contraindre à faire des concessions. Ce qui est critiqué aujourd’hui dans la décision de Trump c’est le caractère transactionnel du risque dans un domaine à haute valeur stratégique, catalogué comme "irrationnel". Cependant, semble avoir échappé aux analystes que l’idée kantienne de "sauver la paix", inscrite dans la promesse des Etats européens se heurte, en politique internationale (et en histoire) à l’idée de "sauver la guerre" - R.Aron), autrement dit, à la possibilité d’une confrontation conventionnelle entre des Etats antagonistes, voulant exclure tout risque d’holocauste nucléaire ! En définitive le refus d’accepter que la politique de force et de puissance est consubstantielle au concept de système international, représente une conversion historique sur l’idée de la nature humaine, porteuse d’inimitié et de l’hostilité ataviques. En revanche ce qui devrait préoccuper les européens est la finalité occulte et indirecte de la manœuvre de Trump, qui, après avoir joué à la "stratégie du fou" en matière nucléaire vis à vis de la Russie, assiste au pari de l’impossible "réversibilité de la folie stratégique conventionnelle" de la part des européens, désarmés et impuissants. Le but en est de leur endosser une défense collective subordonnée et crédible dans le cadre d’une Alliance atlantique, dont ils seraient le pilier combattant sans en être les concepteurs-commandeurs et sans en définir l’objectif historique. Par cette manœuvre, le Président des Etats-Unis paralyserait l’adversaire-partenaire sur l’emploi de l’atôme et sauverait la guerre conventionnelle en Europe, en sacrifiant l’Ukraine sur l’hôtel d’une confrontation entre la Russie et l’Otan.
Un objectif stratégique pour l’Europe ?
Jusqu’au moment où il y aura compétition et rivalité, la paix ne sera jamais assurée et la lutte entre les hommes et les unités politiques combattantes devra continuer, car c’est ainsi qu’ont décidées les lois de l’histoire, assumées par les réalistes. Telle est la conviction des écoles diplomatiques et historiques dans le monde et telle a été la conviction dominante de l’école conservatrice américaine pendant la longue "Guerre Froide". Ce fut dans ce cadre que des intellectuels et des institutions influents apportèrent leur savoir à la lutte contre l’Union Soviétique et ce fut dans le domaine de la géopolitique, à peine balbutiante, que R.Strausz-Hupé, W.R.Kintner, S.T.Poissony proposèrent à l’époque (1961), l’objectif d’une grande stratégie de l’Occident, dans leur livre "A forward strategy for America ?". Quoi de semblable dans l’Union Européenne ou dans l’Otan d’aujourd’hui ? Une simple citation résume l’objectif stratégique de l’Occident élaboré pour la période de la guerre froide, étrangement assimilable à celui, non formulé, de nos jours : "L’objectif de la "grande stratégie" américaine, qui a priorité sur tous les autres, est de loin la préservation et la consolidation de notre système politique, plutôt que le maintien de la paix .. ". Et plus loin : "La décision fondamentale qui se présente à nous est la suivante : devons-nous accepter le concept communiste de coexistence, dans une forme ou dans l’autre, ou bien devons-nous provoquer la défaite finale du communisme… ?" Plus loin encore et en conclusion : "Nous n’avons pas le choix ; nous devons adopter une stratégie à la Caton (Carthago delenda est !). La coexistence de sociétés ouvertes et de sociétés fermées, ainsi que de régimes politiques totalitaires et libéraux est absolument incompatible et la guerre nécessaire". Tel fut le principe initial de la dialectique stratégique de la paix et de la guerre entre les deux puissances du Club des Grands en 1961, l’URSS et les USA. Cependant, telle ne fut pas la conclusion, car l’adoption d’une "stratégie d’usure" conduisit à l’implosion de l’Union Soviétique et la « limite » d’une longue "Guerre Froide", imposée par l’Occident, qui provoqua l’instabilité de l’empire de l’Est et la chute de l’ordre bipolaire. Aujourd’hui, nous sommes en face de l’émergence d’un monde multipolaire et d’une sorte de "révolution systémique", autrement dit de l’aboutissement d’un empire universel décentré et d’un souverainisme idéologique pervasif, qui ne pourra se réaliser sous le contrôle de la Russie, mais dans le cadre d’un univers planétaire sinisant.
Equilibre nucléaire dissuasif et système international.
"L’Unit Veto" de Morton Kaplan sur l’élimination d’un des candidats à l’empire
Or, puisque la menace vient également des pays moyens ou mineurs qui souhaitent une diffusion de la puissance nucléaire, pour se protéger et se sécuriser des intimidations des Grands, la vision doctrinale de la paix par la prolifération de l’atôme ne peut assurer la paix par le seul équilibre nucléaire. D’où la conceptualisation d’un modèle de système dit de "l’Unit Veto" par Morton Kaplan, visant à éliminer un des acteurs principaux du jeu, ce qui signifie de nos jours, si la formule est correcte et dans le cas du conflit ukrainien, l’élimination de la Russie ou de l’Europe ou de toutes les deux. Or l’évocation de la candidature au "Grand Jeu", doit rappeler que la scène est planétaire et la coexistence globale, ou encore que la coexistence historique a été durable entre les peuples, comme le rappelle R.Aron, entre parthes et romains ou musulmans et chrétiens, ce qui veut dire que l’élimination dont on parle peut être physique ou politique ; génocidaire et donc nucléaire dans le premier cas, ou institutionnelle, de régime ou tout simplement de responsables étatiques dans le deuxième. Cependant la rivalité de puissance ou la rivalité de régime, d’idéologie et d’idées, configure différemment le cas de l’élimination d’un adversaire, en théorie ou en pratique. En effet Trump n’est pas l’Amérique, Poutine la Russie et Xi la Chine millénaire et les moyens à mettre en œuvre pour distinguer l’hostilité de l’inimitié, la compétition de la guerre, influent sur la différence de stratégies et leur coordination opérationnelle. Revenant aux systèmes et aux grands déterminismes de l’action, nous rappellerons qu’aucun système international n’a été égalitaire, ni pourra l’être, sous peine d’instabilité et de désordre, et que l’instinct humain essentiel est la "libido dominandi" et, de ce fait, la maîtrise du pouvoir par la figure du Prince, Roi ou Chef d’Etat. Or l’élimination des personnes nationales se joue, par la guerre, entre grandes civilisations autour du concept de survie, en périodes de turbulence et de crise, et que la "disgrâce" politique personnelle assume des formes diverses selon les cultures nationales, en cas de revers politiques ou de défaite.
La deuxième guerre froide, le révisionnisme historique et le "révisionnisme planétaire"
Si on peut appeler révisionnisme, la remise en cause des idées, des principes et des pratiques de pouvoir qui ont structuré et inspiré les doctrines et les options d’acteurs politiques établis dans les échiquiers d’action les plus divers, la caractéristique capitale de notre conjoncture est celle d'un "révisionnisme planétaire" généralisé, y compris nucléaire. A la différence de la signification dissuasive des années 60/70, la guerre nucléaire n'interdit plus la guerre conventionnelle, mais s'inscrit dans celle-ci, pour l'heure en théorie, comme un de ces paliers, pour aboutir à une désescalade, après une montée aux extrêmes aux seuils inexpérimentés. Elle s'appliquerait aujourd'hui, par une sorte d'analogie contraignante, aux hypothèses de conflits envisageables en Europe, comme partie intégrante de raisonnements systémiques et de révisions doctrinales dissuasives (Karaganov, Medvedev, etc) L'abaissement du seuil d'utilisation des armes nucléaires par le Kremlin (21 mars 2024), aurait pour fonction de rétablir la prévention des guerres conventionnelles à grande échelle et diminuer, du point de vue de la politique internationale, le poids des forces de l’Otan sur tous les fronts de l’Est.
Le troisième âge nucléaire et le problème du seuil
L'impossibilité d'aborder les domaines de l'affrontement de manière cloisonnée ont conduit à des révisions stratégiques et tactiques de la part des grandes puissances. C'est dans la perspective d’une évolution du nucléaire en trois périodes que la question de la dissuasion doit être analysée et comprise. Le premier âge a été marqué par la bipolarité, la confrontation entre deux superpuissances, l'équilibre de la terreur (MAD - destruction mutuelle assurée) et la stabilité stratégique. Le deuxième fut celui des espoirs de désarmement, nés de la guerre froide et achevé à la fin des années 1990, avec les crises de la prolifération. Le troisième a été une combinaison de logiques de puissance, de développement de moyens conventionnels offensifs et un rééquilibrage des capacités nucléaires, qui impose l'obligation de mieux combiner dissuasion nucléaire et forces conventionnelles. Dans ce cas la signification du révisionnisme, consiste à reporter l'action de pilotage de cet ensemble de forces sous la maîtrise du politique, par la prévention des guerres conventionnelles à grande échelle. La modification de ce seuil, impliquant ambiguïté, incertitude et risque est donc, à proprement dire, un "révisionnisme stratégique", dont la gravité donne la mesure du danger du moment historique et de la conjoncture internationale actuelle.
Le nucléaire tactique et la révision de la diplomatie coercitive de Thomas Schelling
Si le révisionnisme s'exprime de plus en plus dans le troisième âge nucléaire, comme volonté de remise en cause de l'ordre mondial, le domaine du nucléaire évolue vers une plus grande incertitude, conflictualité et complexité. En effet augmente considérablement, suite à la guerre d'Ukraine, la perception de la menace d'emploi du nucléaire tactique et du recours éventuel à celui-ci en termes de communication (gesticulation dissuasive) et de diplomatie coercitive (compellence-visant à modifier le statu quo, Th.Schelling). L’ombre du nucléaire continue de jouer, car il s’agit de formes diverses d’intimidation qui s’inscrivent dans un contexte à risque, où les règles du jeu sont en train d'être révisées et où la grammaire de l'escalade pourrait ne plus être maîtrisée ni du côté russe, ni du côté Otan.
Viktor Orban et révisionnisme institutionnel de l’Union Européenne
La remise en cause des legs et des conventions établies ne peut exclure le domaine institutionnel, le système parlementaire, les formes d’État et les régimes représentatifs, d’un bilan critique sur le décalage entre les institutions publiques, les sociétés civiles et les opinions Les constitutions d’Etats deviennent ainsi les premières cibles des crises dans les changements d’époque. Il en est de même pour la modernité de l’’État ou son inadaptation à l’âge planétaire Ainsi, dans une perspective réformiste le dépassement de l'Etat-Nation, sur lequel est bâtie la philosophie politique de l'Union européenne, est pour Orban, l'essence même de la conception progressiste et globaliste du système de pouvoir établi, une perversion de la promesse initiale et de la croyance européenne. Cette utopie commuée en perversion bureaucratique conduirait à la désintégration de l'Occident. Or notre époque, qui est bien loin d’être celle de la victoire définitive de la "démocratie", serait caractérisée par une inversion du récit selon lequel l’Union Européenne, bâtie sur l’utopie kantienne de la paix perpétuelle est devenue, tout au contraire, désarmée et promotrice de guerre. Washington s’oppose à toute forme de souverainisme européen et veut éviter que de nouveaux blocs se créent dans chaque continent, au sein de la tendance multipolaire émergente. L’Amérique voudrait empêcher, en particulier, que la Russie et l’Union européenne se développent comme deux pôles indépendants et virtuellement convergents, ce qui affaibliraient la "Démocratie impériale" dans sa mission historique. Par ailleurs, sans le rétablissement de la souveraineté allemande, la souveraineté française et européenne ne serait que limitées et apparentes, vides de toute substance politique et de capacité d’action. Dans une telle perspective et au sens le plus large le révisionnisme apparaît comme la conscience active de vouloir réécrire l'histoire, en ses fondements doctrinaux, pour ce qui concerne les idéologies politiques (marxisme, libéralisme, mondialisme, nationalisme..) ou dans les accords établis, mais tenus pour dépassés (Yalta). Or, sur la ligne de front du révisionnisme étatique se situent les pays et les nations, qui luttent pour une "autre" hégémonie et, implicitement, pour un autre type de leadership et de modèle de société et pour ces pays et pour ces peuples, plus particulièrement du "Sud du monde", la catégorie centrale du révisionnisme est l'anti-hégémonisme et l’anti-occidentalisme et cette notion remplace la notion- mythe de révolution, comme changement radical de légitimité, de régime et de société. En matière de relations internationales, elle remplace la distinction entre puissances satisfaites et puissances insatisfaites. En ce sens, le révisionnisme n'est que le "Cahier de doléances" des puissances à la dérive, dominées ou colonisées. Le concept de révisionnisme, appliqué à la théorie de l'histoire et à la conjoncture actuelle est le préambule d'une transition d'allégeances à un projet géopolitique, le multipolarisme, qui n’a pas encore fait ses épreuves.
Bruxelles le 9 août 2025
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