FRANCE, GRANDE BRETAGNE ET ALLEMAGNE FRANCHIRONT ELLES LE RUBICON ?

Auteur: 
Irnerio Seminatore
Date de publication: 
23/8/2026

L'Alliance des Volontaires, une "petite entente" à trois, France, Grande Bretagne et Allemagne

En reprenant l'analyse de "l'Alliance des volontaires", qui réunit Grande Bretagne, France, Allemagne et autres, comme petite entente" anti-russe sous tutelle américaine, il apparaît évident qu'un conflit régional aux répercussions planétaires, ne peut se jouer à deux (Europe de l'Ouest/ Russie), dans un théâtre limité et dans une espèce de "guerre couverte", car il implique une danse à trois ou à cinq joueurs de taille et un échiquier géopolitique mondial. Dans le cas d'un but de stabilisation continentale, l'Alliance des Volontaires serait en sagesse d'adopter une politique d'intégration de la Russie, une sorte de "maison commune européenne", qui assume la dimension eurasienne, comme nouveau pôle de sécurité. Sans intégration sécuritaire de la Russie, le but d'un antagonisme de bloc prendrait la dimension d'une refonte globale du système international. Or cela ne peut être l'objectif d'une Alliance hétérodoxe, asymétrique et limitée, qui a quitté le terrain de la modération et ne préfigure en rien un "alliance de revers" pour la Russie. Dans le cas d'une "petite entente" européenne, pourrait surgir, en pure conjecture, le projet d'une communauté de destin euro-russe ou germano-russe, distinct de toute conception multipolaire du monde et surtout de l'hypothèse d'une hégémonie chinoise montante. En revanche dans le cas d'une refonte du système, le conflit deviendrait planétaire, aux enjeux illimités et impliquerait l'intervention de tous les pôles de puissance et sur plusieurs théâtres de conflit. Il opposerait d'une part la Russie, la Chine et l'Iran, solidaires d'un impératif de survie et comme adversaires, les Etats-Unis, l'Otan, Israël, le Japon, l'Océanie, le Golfe et l'Europe. Toute politique "d'endiguement" du Heartland serait révolue, car elle serait fondée sur l'acceptation d'un "statu quo" sur le modèle de la "guerre froide" et de ce fait d'une forme renouvelée de bipolarisme entre l'Occident collectif et le monde multipolaire, agrégeant le "Sud global" et une plage diplomatique non négligeable des "Non Alignés". 

Eurasisme et Multipolarisme

Dans l'analyse comparée des pôles, l'eurasisme s'oppose au multipolarisme, principalement pour des raisons géopolitiques, mais aussi stratégiques et culturelles. En effet l'Eurasisme c'est d'abord le "Rimland de l’intérieur", une ligne de partage entre la masse continentale du Heartland et la masse océanique de l'Atlantique Nord. Cet espace recouvre la péninsule du continent asiatique, (France, Angleterre, Espagne et Portugal), l'Europe centrale et orientale (Pays-Bas, Danemark, Allemagne, Pays hanséatiques, Pologne, Hongrie), la péninsule scandinave (Suède, Norvège), ainsi que l'Europe méridionale et le Sud-Est du continent (Italie, Grèce, Bulgarie, Roumanie).  Simplifiant à l'extrême et au plan des idées et des régimes politiques, le concept d’Eurasie recouvre, en dehors de l'espace européen de l'ouest une "aire culturelle" et un bloc de pays et de forces, qui a son centre de gravité dans un État autocratique, un "sens" historique dans la tradition orthodoxe et un type d'unité dans la conscience impériale.  

Endiguement régional ou affaiblissement de la Russie ?

Compte tenu de cette hétérogénéité culturelle et historique, "l'Alliance des volontaires" pourrait avoir une fonction d'endiguement régional et susciter chez  la Russie, aux prétendus appétits inextinguibles, un calcul d'opportunités pour le renversement des alliances, chéri par  Trump  Puisque dans le cadre d'une politique globale l'eurasisme est tenu comme  une alternative à la vision multipolaire du système planétaire, son projet pourrait se convertir en Europe en un grand compromis de coexistence Est/Ouest. Apparu initialement comme une Weltanschauung de la pensée russe, autour des années 1920, le courant eurasiste a bouleversé l'idée de rupture politique, due à la Révolution soviétique et il s'est reconnu dans la notion d'Empire et dans la mystique religieuse de la" Grande Tradition", l'orthodoxie de Byzance. C'est pourquoi la notion d'Eurasisme a intégré dans son corpus idéologique, les traits communs à la "révolution conservatrice" de la République de Weimar (R.Steuckers) et de la droite souverainiste de l'Occident actuel (A. de Benoist) On peut ajouter que de cet amalgame résulte une géopolitique enracinée dans la maîtrise des "grands espaces" de C.Schmitt, du Heartland profond de MacKinder et des postulats culturalistes de S.Huntington. Terrain fertile pour une nouvelle utopie, d'où pourrait renaître, pour certains, une Europe aujourd'hui déclinante, opérant la conjugaison historique des deux contraires, l'Orient et l'Occident.

Socle d'un nouvel équilibre ?

Or, le but de l'Alliance des Volontaires" est de nature réactive et antagoniste et il est délié, de surcroît d'un projet géopolitique et d'une vision stratégique. Sa carence la plus évidente est qu'il ne peut constituer le socle d'un nouvel équilibre européen qui garantisse la paix et la stabilité à long terme. Né de l'exclusion de l'Europe du grand débat sur les négociations de paix pour mettre fin au conflit ukrainien et de la reprise du dialogue russo-américain, il cumule deux handicaps structurels, une divergence d'intérêts infra-européens sur la collégialité ou le leadership de l'initiative et un déphasage de la perspective régionale face à la prospective mondiale.

Kiev a toutes ses cartes dans ses mains ?

Quant au nœud Ukrainien la divergence fondamentale entre les européens et Moscou, concerne le prisme diplomatique du conflit et surtout le mode de résolution de celui-ci. Débuté comme "Opération militaire spéciale" de la part de la Russie, puis poursuivi comme guerre indirecte et couverte de la part des occidentaux, et intensifiée comme cobelligérance par la constante alimentation en armes, aides financières, hommes, soutien logistique, satellitaire et informationnel, ce conflit resté indéterminé dans ces buts et dans les conditions de sécurité acceptables par les deux parties. Au-delà de l'Europe, il nourrit un esprit révisionniste ou revanchard dans beaucoup d'autres foyers de tension et de crise du monde. Compte tenu du fait que l'EU et ses principaux pays membres, ne parviennent pas à faire entendre leur voix, l'Alliance des Volontaires affiche la volonté d'apporter une influence diplomatique et militaire autonome, en faisant entendre ses intérêts essentiels par une logique d'interposition.

La logique des coalitions. Un rappel doctrinal

L'impératif d'une coalition militaire, face à la coalition adverse, consiste à empêcher l'autre d'acquérir des capacités supérieures et de les faire valoir, de manière permanente ou circonstancielle, pour acquérir une suprématie périlleuse.

Il en découle au sein de chaque alliance que la politique étrangère des unités composantes, exclut la solidarité totale des alliés, car la force d'une coalition est toujours inférieure à la somme des capacités dont elle dispose sur papier. Les raisons en sont multiples, à partir de la divergence irréductible des intérêts nationaux et de la discorde sur la stratégie entre les chefs militaires de la coalition, jusqu'aux mésententes entre stratèges et décideurs politiques. Le principe de la paix, qui est un rapport de forces et un rapport d'équilibre comme tout autre, ne peut avoir d'autre fondement que celui qui lui est essentiel, l'assurance de l'équilibre et de la sécurité. Or ce principe ne peut être le même pour une puissance insulaire, la Grande Bretagne ou pour une puissance continentale, l'Allemagne et, pour les mêmes raisons, pour la France et l'Allemagne, singulièrement considérées, à cause de la différente vulnérabilité territoriale à la menace.  Ainsi, comme la paix recherchée influe sur les modèles de conflit et préside à la dialectique de l'antagonisme, un différent intérêt se manifeste chez l'une pour la paix belliqueuse (ou de soumission), chez l'autre pour la paix de persuasion (ou de compromis) et chez la troisième pour la paix dissuasive (ou nucléaire).

L'Alliance et la stabilité en Europe

L'Alliance des volontaires a -t-elle conçu un plan de stabilisation ou de paix en Europe ? A -t-elle réfléchi au rôle futur de Kiev et à son statut, en dehors d'une adhésion improbable à l'UE et à l'Otan ? La France de Hollande et l'Allemagne de Mme Merkel ont été les premiers parrains de Kiev, mais la versatilité de Zelenski déplace constamment les positions et les hiérarchies des parrains. L'idée d'un futur traité européen entre Kiev et Moscou ne doit pas se scinder en accords séparés ou thématiques et doit tenir compte du climat ambiant et, en particulier, de la liaison entre l'intérêt national et l'intérêt collectif.

Le bras de fer de la Russie entre logique centripète et logique centrifuge

In fine, l'Eurasisme, depuis l'écroulement de l'URSS, rappelle le bras de fer sans précédent qui s'est déployée en Russie entre la logique centrifuge de balkanisation de l'Eurasie venant de l'Empire de la mer et de l'hégémonisme occidental et la logique centripète, pan-russe et pan-slave, pour l'unité de l'ensemble des pays issus du passé soviétique. Ce bras de fer s'est articulé en deux stratégies conjointes et hostiles, dont une, venant des élargissements successifs de l'Otan et de l'Union Européenne et l'autre du cœur même de l'Asie et prenant la forme des multiples tentatives de déstabilisations, les "Révolutions de Couleur" et les Coups d’État masqués (Ouzbékistan, Kirghizistan, Géorgie, Ukraine), soutenus et manœuvrés depuis l'Occident.

L'Eurasisme et les aboutissements de la doctrine

En considération de la complexité des situations la doctrine de l'eurasisme a engagé ses concepteurs vers trois directions différentes :

- une réflexion d'ordre alternatif, globalisant et systémique,

- une analyse de la dualité de la Russie, à cheval sur les deux continents et entretenant une double relation avec le reste du monde, peu perméable à l'Ouest et plus ouverte à l'Est

-un positionnement de la Russie comme polarité souveraine, en posture de rivalité face à la dominance d'Hégémon et à la prééminence multipolaire de l'Amérique.

Ainsi, la géopolitique qui en résulte, fondée sur des postulats culturalistes s'insère dans la théorie du monde multipolaire comme une doctrine anti-hégémonique dressée contre les États-Unis, premier empire global de l'histoire. En ce sens, l'eurasisme a accompagné la transition de la Russie post-soviétique, depuis son auto-définition de "puissance résistante" (E.Primakov), en mesure de faire de contrepoids à la prééminence mondiale des États-Unis, jusqu’à sa reclassification comme "puissance souveraine" (V.Poutine), "capable de défendre militairement sa souveraineté, si besoin, de manière autonome".

C'est bien dans une période d'affaiblissement de son pays que S. Lavrov, le "Kissinger russe" prône la mise en place de la " doctrine Primakov" dans le but d'atteindre une multipolarité égalisatrice, plus favorable à la Russie que toute autre équation géopolitique, en raison de sa position centrale et de son immense profondeur stratégique, qui lui permet de favoriser l'émergence du "Sud Global", comme pôle des "Non-Alignés". Ce choix conférerait un plus grand poids à la Russie dans les rapports mondiaux de force, ainsi que dans les organisations internationales

Face au Rubicon. Qui est le vrai César ?

César n'a pas hésité à franchir le Rubicon et à affronter le Sénat de Rome, si bien que le poignard des partisans de la république impériale a tranché contre lui et contre l'avenir de l'Empire. Franchir le Rubicon, c'est savoir si Zelenski peut décider sans l'Amérique, si les européens peuvent décider sans Trump, si Netanyahou peut avancer sans le Pentagone, si l'Otan existe encore, ou si Macron, Steimer ou Merz ont fait les comptes sans le patron du comptoir. Mais l'indécision ne peut aller sans les calculs des ennemis, réels ou virtuels, Trump, Poutine ou Xi-Jinping. Chacun de ces Césars a déjà décidé sur son propre Rubicon et sur ses propres ennemis, internes et extérieurs, ainsi que sur leurs combinaisons et forces. La seule question qui sera tranchée par l'histoire est de savoir qui est le vrai César et qui sont les conjurés des Républiques à l'ancienne. Si chaque Prince a son Brutus, où et quand se lèvera le poignard du complot et qui tombera en premier, précipitant le monde dans l'effondrement et dans le sang ?