LA GUERRE ISRAÉLO-AMÉRICAINE CONTRE L'IRAN ET LES CLES DE LA PAIX ET DE LA GUERRE
Irnerio Seminatore
TABLE DES MATIÈRES
Une confrontation asymétrique
Sur la résilience inégalitaire
Les "limites" de la puissance
Afrique et Eurasie. Escalade globale ou transition du système ?
Le Sommet de l'OTAN à Ankara et la hiérarchisation des rôles politiques
Russie et Chine, des postures de "retenue" et d'attente. Un nouveau front de conflit en Extrême Orient, la clé chinoise de la paix et de la guerre
Les USA et leur Jeu planétaire.
Les risques pour la stabilité
L'effet domino, la "totalité guerre-politique" et l'unité du combat total
La stabilité, l'équilibre de puissance et l'école réaliste
Le retour à la politique
La politique, un art de l'imprévu
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Une confrontation asymétrique
La guerre débutée le 28 février 2026 contre l'Iran s'inscrit dans un contexte de crises et de tractations diplomatiques qui, depuis les accords du 29 septembre 2025 à Washington, a conduit à l'élaboration d' un plan de paix pour Gaza et a tiré sa source, de conception et d'action, d'une réunion secrète entre Donald Trump et Benjamin Netanyahu du 11 février dernier, dans la salle de crise de la Maison-Blanche, la White House Situation Room, où sont prises les décisions cruciales pour la sécurité des Etats-Unis. Le New York Times a révélé cette origine et dévoilé ainsi les coulisses de l’entrée en guerre des États-Unis au Moyen-Orient.
En sa conception, typologie et mise en œuvre ce conflit peut être lu comme une confrontation asymétrique entre deux puissances conventionnelles et nucléaires (Etats-Unis et Israël) et un État conventionnel et théocratique (Iran).
L'objectif affiché a été initialement de neutraliser la menace nucléaire, de détruire le réseau de missiles balistiques et de démanteler l'influence de l'"axe de la résistance" pro-iranien du Hamas à Gaza, du Hezbollah au sud Liban et des Houthis au Yémen.
Pour l'Etat d'Israël la finalité du conflit est existentielle et les risques d'embrasement régional ont été anticipés et justifiés par la doctrine du "réalisme offensif". Cependant les objectifs de décapitation du régime, évoquée en début du conflit, ont laissé place à une crise régionale d'implications stratégiques majeures, en considération des répercussions de nature économique, financière ou sécuritaire qui allaient affecter les différents acteurs du système international. Cependant, pour son contexte, sa portée et son impact, cette guerre illustre les tensions et la précarité d'un ordre mondial, où l'Iran cherche à s'appuyer sur la Russie et la Chine, pour rééquilibrer les rapports des forces au sein d'une multipolarité, dont le conflit redessine l'espace et la fonction, d'alternative systémique et de rééquilibrage stratégique.
Sur la résilience inégalitaire
L'imprévisible résilience de l'Iran, a eu pour soubassement un nœud stratégique d'importance systémique, reposant sur plusieurs facteurs :
- une compensation de son infériorité technologique par une approche décentrée, utilisant des milices régionales ("l'axe de la résistance") et des tactiques d'usure.
- une remarquable capacité d'accepter des pertes et de maintenir une cohésion sociale interne
- la résistance structurelle d’un Etat à fondement religieux, influant sensiblement sur les issues de la guerre
Ainsi, l'échec de la conception de la puissance à caractère technologique, fondée sur la supériorité aérienne et navale, le ciblage des dirigeants et la destruction des infrastructures militaires, a montré la défaillance du concept de guerre adopté pour définir la notion de "victoire militaire" et traduire celle-ci en " victoire politique", sans une occupation terrestre du pays.
Les limites de la puissance
Au niveau du système, l’élargissement du conflit a mis en évidence les "limites" de la puissance" dans sa fonction de protection militaire et de garante de la stabilité politique et a réévalué l'importance des "valeurs morales", internes aux pays belligérants, pour endurer dans le conflit.
Au niveau mondial, le conflit a accentué la vulnérabilité des approvisionnements énergétiques et leurs chocs directs sur l’économie, sommée à la volatilité des marchés financiers, qui influent sur la tenue de l’effort de guerre de la Russie et sur le dynamique des productions- exportations chinoises.
Afrique et Eurasie. Escalade globale ou transition du système ?
Un questionnement inévitable nous conduit à prendre en considération, face à ces mutations régionales, l'interrogation d'ordre générale, consistant à savoir si ce conflit ne nous conduit pas à une escalade globale et à un ordre de risques non maîtrisables ou s'il ne s'agit que d'un ajustement du système. Questionnement cependant, qui s'apparente davantage à un doute.
En revenant aux accords de Washington du 29 septembre 2025, qui concernent l'Afrique, ces accords ont fait bouger les lignes des impasses diplomatiques existantes depuis trente ans entre la RDC et le Rwanda enracinés au milieu des années 1990 à la suite du génocide rwandais de 1994 et des guerres du Congo, et ont conduit au remplacement de l’Europe et, en particulier de la France, par la Chine, la Russie et les Etats-Unis, pour le contrôle des ressources.
Ils ont été “une étape importante vers la désescalade, la paix et la stabilité dans l'est de la République démocratique du Congo et dans la région des Grands Lacs", a commenté le Secrétaire général des Nations Unies. Gutierrez, dont le rôle a été comme toujours marginal.
Le Sommet de l'Otan à Ankara et la hiérarchisation des rôles politiques
Quant au Sommet de l'OTAN à Ankara, qui complète le tour d'horizon de notre actualité diplomatique, sa signification affichée a consisté à :
- confirmer le lien transatlantique entre les européens et l'Amérique (dissuasion crédible et recours à l'art.5 en cas de crise majeure),
- persuader l'Europe à une prise en charge de sa militarisation (clause du 5%),
- subordonner l'Europe à l'Allemagne et les deux aux Etats-Unis
En spécifiant et commentant les mesures au menu du Sommet, une attention particulière a concerné le rôle croissant de la Turquie, en position d'interface entre la Russie, le Moyen Orient et la Méditerranée.
A cet égard, les pays du Sommet ont consenti à Ankara de continuer à assurer le contrôle de l’accès à la mer Noire et à jouer un rôle-clé comme charnière intercontinentale de puissance conventionnelle. Les États-Unis restent ainsi l’ancre nucléaire et technologique de l'Alliance, en voie de transformation dans sa structure et en son commandement. Pour l’Allemagne, cela signifie de jouer un rôle de leader au sein de l'Otan, ainsi que dans l'UE. Dans la formulation d'une nouvelle géopolitique eurasienne, l’Ukraine doit continuer à jouer son rôle de perturbatrice, afin d'épuiser la Russie et du point de vue stratégique, la baisse du seuil de la dissuasion entre nucléaire et conventionnel réduit les marges de manœuvre politiques de l'Allemagne, intégrée dans les structures de l’Alliance. Ainsi, avec une République Fédérale recentrée et alourdie de nouvelles charges et de nouveaux risques, l’Ukraine en avant-poste, Paris et Londres en retrait, en perte de poids et de rang, Washington peut se consacrer à sa vraie mission, la recherche d'un condominium stratégique avec la Chine ou l'acceptation du "Piège de Thucydide", qui marquera un tournant historique et peut-être fatal pour l'Occident.
Russie et Chine, des postures de "retenue“ et "d'attente". Un troisième front de conflit en Extrême-Orient ou la clé de la paix et de la guerre
Du point de vue multipolaire, la Russie et la Chine, avantagées par le conflit et soutiens importants de l'Iran, ont adoptées une posture de retenue et d’attente, pour éviter une confrontation directe avec l'Occident, ce qui modifierait la dynamique des "blocs instables" et leur donnerait les clés du jeu en Eurasie.
Avec le Sommet d'Ankara, qui a eu pour but de faire de la clarté au sein de la relation transatlantique, cette clarification a abouti à un ordre dans lequel l’Allemagne paie et dirige, l’Ukraine se bat et s'interpose et les États-Unis exercent la fonction dominante et dirigeante.
Cette aire, autrefois décisive, est influencée par le risque de l'ouverture d'un troisième front de conflit en Extrême Orient où jouent à l'endiguement les Etats-Unis sur tout le pourtour du Heartland et où se situent les clés, à pactiser, d'une éventuelle négociation entre la Russie et les Etats de l'Occident. Le prix à payer est le découplage Europe occidentale/ Etats-Unis et non celui, très improbable, de Russie et de Chine
Les USA et leur Jeu planétaire
De la sorte, dans un contexte international remodelé, les Etats-Unis, à l'apogée de leur puissance hégémonique et en position centrale, refusant une distribution plus équilibrée de la puissance et donc un monde multipolaire, contrôleront de manière directe ou indirecte le Rimland, au delà de l'hémisphère Nord et, par le biais de relations informelles ? Les deux Amériques et les deux pôles, arctique et antarctique, la façade atlantique l'Afrique, le Proche et Moyen Orient, le Pacifique Nord et Sud, le Japon, la Corée du Sud, les Philippines, le Vietnam, l'Australie, la Nouvelle Zélande, les circuits maritimes, la finance internationale, l'énergie, les ressources minières et les économies des pays développés et en développement. Le Sud Global, qui veut échapper à cette étreinte n'a qu'un projet, celui de s'affranchir et ne peut ambitionner, pour l'heure, que son émergence subalterne au sein d'un monde multipolaire. Ce dernier et les acteurs qui en font partie refusent désormais la vassalisation aux Etats-Unis, ce qui est source de conflits et de crises réitérées.
La lecture du système international actuel exclut la perspective d'un ordre stable et préfigure en revanche un avenir de fissuration progressive de la communauté des nations et un désordre étendu, difficile à enrayer.
L'observateur désintéressé ne peinera pas à remarquer que la stratégie d'un acteur régional tend à réduire l'espace de la conflictualité et qu'une grande stratégie à but hégémonique, procède par étapes et étale la démesure de ses ambitions dans les temps longs, afin de mieux gérer les conflits ou d'en créer d'autres, afin de mieux régner et de mieux justifier ses intérêts et son pouvoir.
Les risques pour la stabilité
Qu'en est-il des relations internes de stabilité pour les puissances dominantes, toutes soumises, à des degrés divers, aux problèmes d'équilibre et de changement de gouvernance ? Qu’en est-il des tensions et des crises latentes, confrontée aux risques simultanés de rupture du consensus intérieur et d'atteinte à la stabilité internationale ?
L'effet domino, la "totalité guerre-politique" et l'unité du combat total
"L'effet domino", qui se dessine au Moyen Orient définit de plus en plus une stratégie, car il correspond d'une part à l'élargissement du conflit et d'autre part à une anticipation des répliques, en soi singulières, mais planifiées d'avance à l'échelle régionale. Si on se réfère à la finalité implicite de la politique étrangère d'un pays belligérant et donc à la "totalité guerre- politique", comme un ensemble à deux structures de volontés, cette totalité exige une unité de combat et donc l'unité d'une seule volonté (le Patron c'est moi ! D.Trump ) Le concept de combat total se décompose en un nombre de combats partiels, qui comportent selon Clausewitz, une double hiérarchie de fins, un, d'ordre international, inhérent à la stratégie générale (Zweck) issue de la "grande politique" et l'autre, d'ordre national (Ziel), inhérent au nombre d'acteurs impliqués (les pions). Cette totalité exige une unité, car " seul qui est dirigé par "une" volonté appartient à "un" combat (R.Aron). Pour que le combat contre l'ennemi permette d'atteindre le niveau supérieur, celui de la victoire politique, les pions, soumis à la hiérarchie des fins, doivent tomber et cesser leur soutien ou leur participation au combat. Les pions visés, à l'échelle régionale sont donc les bases américaines dans les pays du Golfe, en Arabie Saoudite et en Irak, les milices chiites au Liban, en Irak et au Yémen et des objectifs militaires en Israël même. A l’échelle mondiale, les acteurs du combat total sont les différentes opinions publiques, les bases électorales de Trump, Netanyahou et autres, le retour de l'Etat islamique et les grandes vagues migratoires, demain, l'ouverture par l'Empire du milieu d'un troisième front de combat à Taiwan et en Extrême Orient. Les facteurs de cette dispute seront des sanctions économiques en Eurasie, les reculs de l'Occident en Afrique et en Asie centrale et le rapprochement des deux théâtres de crise, ukrainien et moyen-oriental. En rajoute le document de sécurité nationale américain publié le 4 décembre 2025 (National Security Strategy), sur la confiance entre alliés historiques, sur les dérives identitaires des deux continents et leurs crises civilisationnelles Constituent des cibles objectives au niveau régional, les "data centers" des pays du Golfe, puis, en cas de blocage prolongé du Détroit d'Ormuz, l'Occident en général et l'Europe en particulier. Cette primauté de la politique hégémonique de type planétaire, qui a échappée à l'UE, n'a pas laissé indifférents les décideurs américains et israéliens et joue ses cartes ultimes et décisives dans une entreprise imprévisible.
Après les frappes américano-israéliennes et la riposte iranienne, trois issues se dessinent : conflit limité, embrasement régional ou escalade/désescalade sous pression mondiale. Au delà de ces trois hypothèses, il ne reste que l'option systémique du tournant de l'histoire, le duel du siècle Etats Unis-Chine.
La stabilité, l'équilibre de puissance et l'école réaliste
Les Réalistes et néo-réalistes ont tendance à s'intéresser exclusivement aux relations entre les Grandes Puissances et à la polarité du système, de telle sorte que la stabilité d'un système est définie par les relations d'équilibre entre puissances multipolaires. Or la théorie de la stabilité hégémonique implique que, lorsqu'une Grande Puissance devient Hégémonique ou assez puissante pour pouvoir tenir en une seule main les mêmes forces que celles de toutes les autres puissances réunies, le système devient ou redevient stable. Cela semble convenir au Président Trump, insensible aux critiques, qui y voient les signes d'une hubris, condamnant Hégémon à son déclin.
Par impuissance ou par jalousie, ces critiques mettent l'accent tantôt sur la "surextension du pouvoir impérial", comme signe inexorable du déclin d'Hégémon, tantôt sur "l'interdépendance complexe" qui érode les liens d'allégeance traditionnel et met en valeur la doctrine de l'interdépendance, dans ce cas asymétrique.
Quel que soit l'option théorique retenue, l'équilibre des puissances semble être le seul moyen de régulation internationale, susceptible d’assurer un ordre et une stabilité dans un monde toujours anarchique. Ainsi, la politique étrangère de Trump, le Grand Satan déstabilisateur, aura à subir encore davantage de crises et d'atteintes à la stabilité, au delà des multiples déconvenues, difficultés et critiques, internes et internationales.
Le retour à la politique
Si un Chef d'Etat, qui est en même temps le Chef de guerre doit assurer la loi suprême de la guerre, qui est la décision par les armes ou encore la destruction des forces armées de l'ennemi, comment peut-il assurer la suprématie de la politique sur la guerre et garantir d'avoir atteint ses objectifs politiques ? Comment peut-il revenir à une politique de paix ou de silence des armes, si la paix ne représente pas l'aboutissement de l'objectif militaire et de la finalité politique déclaré ? Si, à cause de la démesure de ses ambitions ou de sa confiance exclusive dans la force, ce Chef d'Etat, ainsi que l’Etat qu'il représente, peuvent périr de leur succès et dresser contre eux la majorité des membres de la Communauté des Etats et celle de la société planétaire.
Si ce Chef d'Etat, en tant que Chef politique et Chef de guerre doit embrasser par sa fonction, l'ensemble des circonstances politiques aussi bien que militaires en devenir, il ne peut ignorer que la confiance exclusive dans la force des armes ou dans les seuls efforts diplomatiques sont destinés à la défaite finale, car la communauté des Etats, comme un tout ou comme un système est constituée par un enchevêtrement d'intérêts , de valeurs et de rationalités, ainsi que d'acteurs petits ou grands, qui jugent de leur propre conservation et représentent des intérêts communs à tous, des intérêts universels, qui rendent l'histoire intelligible. A ce titre, ils imposent une "limite" tout aussi bien à la puissance des armes, qu’à la foi aveugle devant les fétiches de la paix. Ainsi, dans une interprétation conforme à l'esprit de notre temps, c'est donc par le retour à un équilibre relatif et donc à la politique objective ou globale, ou encore à la grande politique, que ce Chef de l'Etat peut retrouver les modalités d'une sécurité planétaire. La politique subjective ou celle d'un acteur majeur sait pertinemment que la violence possède sa législation propre et la politique ne peut régner despotiquement sur elle, sans avoir renoncé aux autres moyens de la gouvernance ordinaire, déclarations, notes, pourparlers, détours diplomatiques, qui permettent de revenir aux caractéristiques ordinaires de l'échange civil, fait de demandes ou de biens, inhérents au commerce coutumier des peuples.
La politique, un art de l'imprévu
Aux vues de la paix et de la guerre y a-t-il un modèle, un archétype idéal ou un régime politique privilégié, pour parvenir aux fins d'une politique délibérée, mais jamais acquise à toujours ? Ni le Roi-Philosophe de Platon, ni le Prince-Maître de Machiavel, mi-lion et mi-renard, ni l'animal politique d'Aristote, gouvernant des hommes libres, ni encore Bossuet par la morale chrétienne ou Thomas Hobbes par la Raison d'Etat, et moins que moins le régime démocratique, n’ont brossé l'image du Chef incontesté à la hauteur des événements imprévisibles de l'histoire. L'art des grands principes ou celui de l'opportunisme plus éhonté peuvent être le lit de personnalités éloignées, animées par la "pietas" romaine de Cicéron et de son sentiment du devoir, ou par l'indifférence au crime, comme les révolutionnaires accomplis ou les fanatiques religieux de tous les temps. La morale de notre histoire ne peut se mesurer à une catéchèse ou à une idée du bien ou du juste, mais au succès de toute entreprise humaine à la loi impitoyable, la probabilité.
Bruxelles, le 27 Juillet 2026
Dernier ouvrage d'Irnerio Seminatore:
"Paix et Guerre dans la Grande Politique. La Société Planétaire, le destin de l'Occident et la fin de la civilisation européenne". Edition Godefroy De Bouillon publié le 26 février 2026