OÙ VA L'EUROPE ?

Auteur: 
Giorgio Spagnol
Date de publication: 
12/9/2026

Avant-propos
Deux événements récents ont ravivé la rhétorique nationaliste contre l'Union européenne. D'une part, la défaite du « oui » au référendum islandais sur la reprise des négociations d'adhésion à l'UE. D'autre part, la victoire écrasante de l'AfD aux élections saxonnes.

La défaite en Islande a également suscité un débat utile sur la nécessité pour l'Europe de devenir plus « attractive », d'approfondir son intégration, notamment politiquement, afin de gagner en crédibilité auprès du public, y compris en tant que garante de la sécurité.

La progression triomphale de l'AfD, bien qu'attendue, a néanmoins provoqué un choc dont la réaction des forces démocratiques reste difficile à prévoir.

Il n'en demeure pas moins clair, dans les deux cas, qu'il s'agit d'une victoire pour les partis nationalistes, qui en ont profité pour relancer le slogan d'une « autre Europe », d'une Europe « alternative », c'est-à-dire une Europe des nations.

Le Mythe d'Europe

Europe était une princesse phénicienne, fille du roi de Phénicie (l'actuel Liban). Accompagnée de ses suivantes, elle descend sur la plage. Zeus, père des dieux et le plus libertin d'entre eux, l'aperçoit et en tombe amoureux. Il prend alors la forme d'un taureau blanc, à la fois puissant et doux, et apparaît comme par magie sur le rivage.

Attirée par le taureau, Europe éprouve un désir irrésistible de le chevaucher. Mais aussitôt après, le taureau plonge dans la mer et traverse la Méditerranée, atteignant l'île de Crète, où il révèle sa véritable nature.

Europe devient l'amante de Zeus, et ensemble, ils ont trois enfants. L'un d'eux, Minos, devient roi de Crète et donne naissance à la première civilisation européenne avancée: la civilisation minoenne.

Pendant ce temps, les frères d'Europe partent à sa recherche. L'un d'eux, Cadmos, atteint la Grèce continentale et fonde la ville de Thèbes, y important l'alphabet et les arts de Phénicie.

Que représente le mythe d'Europe? Naturellement, il s'agit d'un mouvement de civilisations d'Est en Ouest, et le nom d'Europe donné aux nouveaux territoires occidentaux reflète ce déplacement. L'étymologie du mot Europe, en effet, a une racine phénicienne signifiant «Ouest».

L'Europe comme civilisation

Néanmoins, l'une des erreurs les plus persistantes dans le débat contemporain est de traiter l'Europe comme une simple construction politique née des traités d'après-guerre. L'Europe n'est pas née à Bruxelles, ni dans la déclaration Schuman de 1950, ni dans le traité de Paris de 1951, ni dans les traités de Rome de 1957. Comme nous l'avons déjà vu, l'Europe est une réalité historique et civilisationnelle bien plus ancienne.

Pendant des siècles, elle s'est construite sur une synthèse exceptionnelle: la philosophie grecque, le droit romain et la spiritualité et l'éthique chrétiennes.

De cette matrice ont émergé les cathédrales, les universités médiévales, les hôpitaux, la culture monastique, la séparation entre l'Église et le pouvoir - le pape et l'empereur - et l'idée que le pouvoir doit répondre à une norme morale. Elle a donné naissance au droit naturel et public, à la philosophie et aux sciences modernes, ainsi qu'à l'idée de progrès.

Méthode supranationale vs méthode intergouvernementale

L'Europe a accompli un exploit au XXe siècle: elle a transformé des ennemis irréconciliables, comme l'Allemagne et la France, en alliés.

Après deux guerres que l'on peut considérer comme de véritables guerres civiles européennes, la création des Communautés européennes a constitué une innovation politique d'une audace historique considérable. Mais ce succès masquait aussi une fragilité.

L'Union européenne est née d'une combinaison hybride de la méthode supranationale – préfigurant de potentiels «États-Unis d'Europe» – et de la méthode intergouvernementale propre aux organisations internationales classiques. Cette dernière a été privilégiée car elle suscitait moins de résistances nationales et permettait une progression graduelle grâce à des «solidarités de facto» progressives: le charbon et l'acier, l'énergie atomique, les droits de douane extérieurs et des politiques communes essentielles comme le commerce et l'agriculture, la libre circulation, l'espace Schengen et l'euro.

Mais cette construction s'est faite de manière verticale, souvent technocratique et accélérée, loin des citoyens. L'Europe fonctionne, mais elle n'est pas toujours comprise. Et ce qui n’est pas compris est rarement ressenti comme sien.

La position internationale de l'UE

Certains affirment que l'UE est un acteur économique, commercial et financier majeur. Quelques rares personnes vont même jusqu'à dire qu'elle est un véritable protagoniste dans ces secteurs. Mais personne n'ose prétendre que l'UE est un acteur politique.

Henry Kissinger (secrétaire d'État américain dans les années 1970), agacé par le manque de substance et l'incohérence des initiatives européennes, a demandé à ses collaborateurs: «Qui dois-je appeler, quel numéro dois-je composer si je veux parler à l'UE?» Cette boutade, devenue célèbre, illustre la difficulté de distinguer les rôles et les responsabilités dans un monde où la bureaucratie et la technocratie règnent en maîtres.

Jacques Delors, président de la Commission européenne de 1985 à 1995, jouant sur la ressemblance avec les OVNI (objets volants non identifiés), a qualifié l'UE d'«OPNI» (objet politique non identifié). Giuliano Amato, ancien Premier ministre italien et ancien président de la Cour constitutionnelle italienne, a qualifié l'UE d'hermaphrodite, d'entité hybride mal définie, incapable d'obtenir des résultats concrets.

L'UE doit assurément se renforcer en devenant plus unie, plus fédérale et plus influente politiquement, notamment en raison de l'hétérogénéité croissante et parfois de l'hostilité du reste du monde. Bien sûr, notre liberté et notre sécurité ne vont pas de soi.

Dans ce monde complexe et conflictuel, la taille compte ; c'est elle qui fait la différence. Et même les plus grands pays européens (dont l'Allemagne) ne sont que de petits poissons nageant dans un étang peuplé de baleines que sont les États-Unis, la Chine, la Russie et l'Inde. Et dans une telle situation, les petits poissons sont voués à l'échec.

La guerre russo-ukrainienne

L'Europe ne peut se construire éternellement contre la Russie. Les puissances qui l'ont attaquée (Lituanie, Pologne, Suède, France et Allemagne) s'en sont toujours très mal sorties.

La relation entre l'Europe et la Russie est profondément historique et civilisationnelle. La Russie fait partie intégrante de l'histoire européenne, et l'Europe ne pourra atteindre une stabilité durable sans un accord stratégique avec elle.

Une politique fondée exclusivement sur l'escalade, l'absence de négociations responsables, le manque de respect, l'humiliation mutuelle, des sanctions illimitées et une militarisation croissante risque de détruire précisément ce que l'Europe entend préserver.

La guerre en Ukraine exige une sortie politique, diplomatique et européenne. Plus elle tarde, plus les dégâts humains, économiques et moraux seront importants pour tous: principalement pour les Ukrainiens et les Russes, mais potentiellement aussi pour les pays voisins.

L'UE doit éviter d'être prise en étau entre l'héritage russe (Moscou est la «Troisième Rome») et l'instrumentalisation géopolitique par d'autres puissances (la guerre en Ukraine est une guerre par procuration entre les États-Unis et la Russie). L'Europe doit redevenir un acteur de son propre destin historique.

Situation actuelle

Ce qui pourrait unir cette Europe, où chacun voudrait penser et agir uniquement pour soi, serait une idéologie intolérante, xénophobe et antilibérale, un rejet du progrès.

Nous sommes confrontés à une mystification flagrante de la réalité. Les États européens, pris individuellement, n'ont ni la taille, ni la puissance, ni même les ressources nécessaires pour être autonomes.
L'idée d'une Europe des nations est dénuée de vérité et de réalisme; elle nous appauvrirait et nous plongerait dans le chaos politique.

Les Européens doivent donc se doter des outils nécessaires pour relancer la société et l'économie en approfondissant l'unité européenne, c'est-à-dire en poursuivant une intégration politique fédérale, qui allie démocratie, responsabilité et efficacité.

Il s'agit d'un processus démocratique que l'Europe a déjà tenté d'initier avec la Conférence sur l'avenir de l'Europe et que le Parlement européen, fin 2023, a traduit par une demande explicite d'engager une révision radicale des traités, fondée sur des propositions détaillées.

Or, les gouvernements du Conseil européen ignorent complètement cette demande démocratique et se retranchent derrière la défense des «intérêts nationaux».

Cette question suscite l'opposition des gouvernements précisément parce qu'elle représente une étape cruciale et fondamentalement irréversible vers l'intégration politique et la création d'une capacité de gouvernance véritablement autonome et fédérale dans certains domaines, au niveau européen.

Elle constitue également un test décisif pour mesurer la réelle volonté de progresser vers la construction d'une souveraineté partagée. Mais cette question ne peut plus être ignorée.

Conclusions 

Les civilisations ne meurent pas d'un meurtre soudain ; elles meurent lorsqu'elles cessent de croire en elles-mêmes et de transmettre leur héritage.

La solution n'est pas « moins d'Europe », mais ce n'est pas non plus une Europe bureaucratique et sans âme qui ignore ses citoyens.

La solution réside dans une Europe politiquement unie, consciente de sa culture, stratégiquement souveraine et suffisamment prudente pour éviter les aventures suicidaires.

Comme l'a dit Jean Monnet, « l'Europe se forgera dans les crises ». Nous entrons dans l'une de ces crises fondatrices.

Le pouvoir implique des responsabilités, et l'Europe porte le fardeau de répondre aux attentes du monde. Or, un vide existe entre pouvoir et politique, ce qui, à terme, engendre un manque de leadership et une perte de confiance des citoyens dans la capacité de l'État à prendre des décisions et à tenir ses promesses.

Les problèmes se mondialisent de plus en plus, tandis que les instruments de l'action politique restent cantonnés à l'État-nation. Nous sommes confrontés, comme l'a décrit le philosophe italien Antonio Gramsci, à un état d'« interrègne », où l'ancien monde est déjà mort ou agonisant, mais où le nouveau n'est pas encore né.

Le problème est que l'« euro-pessimisme » est plus fort que jamais. Nombreux sont ceux qui estiment que les dirigeants actuels sont médiocres et ne sont pas à la hauteur des pères fondateurs : Adenauer, Schuman, De Gasperi.

Cependant, il ne faut pas jeter le bébé avec l'eau du bain. L'Europe n'est pas finie. Mais elle est mise à l'épreuve.