LES CONCEPTIONS DU "SÉCURITAIRE" ET DU "STRATÉGIQUE" EN MATIÈRE D'ÉNERGIE

Auteur: 
Irnerio SEMINATORE
Date de publication: 
8/2/2010

Le premier conflit du XXIème siècle portant sur l’énergie s’est déclaré en Europe entre la Russie et l’Ukraine fin 2005, début 2006.
Ce différend a été révélateur. Il a révèlé d’une part, l’importance des enjeux liés à la production et à la distribution mondiale de l’énergie et il a mis en évidence d’autre part en dangerosité d’une situation où le contrôle énergétique devient un facteur déterminant des équilibres mondiaux du XXIème siècle, une arme de dissuasion et de destruction économique massive.

Ce différend a souligné par ailleurs la gravité de toute situation de dépendance, qui est porteuse de risques pour la paix, pour l’indépendance politique d’un pays et pour la liberté de choix des citoyens, ayant à se déterminer entre choix internes et allégeance étrangère.

En effet, la nouvelle géopolitique des ressources place en position de force les pays producteurs et en position de faiblesse les pays consommateurs, contraints à une diplomatie de l’approvisionnement sécuritaire, particulièrement délicat. Il s’agit d’une diplomatie qui oblige tout à la fois à une diversification des ressources, à une politique d’alliances et de transit pour les gazoducs et à une stratégie de contrôle des routes maritimes pour le pétrole.

Le contrôle des détroits et des points névralgiques des voies maritimes, vulnérables aux attaques terroristes, demeurera dans les décennies à venir un enjeu géostratégique majeur des Américains, des Chinois et, dans une moindre mesure, des Européens. Il en découle que l’internationalisation des crises et des conflits à venir est une menace lourde, qui relance les politiques destinées à renforcer la sécurité énergétique des nations.

Ainsi l’indépendance, ou la moindre dépendance en matière d’énergie, devient un facteur déterminant de la stabilité internationale. Elle constitue un rappel de l’exigence de relancer une stratégie européenne sécurisée de l’énergie, aujourd’hui inexistante, avant que GAZPROM, principal instrument de l’hégémonie russe dans l’espace post-soviétique, ne la redessine pour l'Europe.

UNE APPROCHE STRATEGIQUE

Suivre une approche purement économique focalisé sur l’ouverture du marché de l’électricité et du gaz, en matière d’énergie et ne pas y voir un enjeu géostratégique capital, à traiter comme tel, est une grave démission de responsabilité et une série d’existence face à l’inattendu. Ainsi, dans un monde qui est entré dans une ère d’insécurité, caractérisée par la flambée des cours de l’or noir, par le premier conflit gazier en Europe entre la Russie et l’Ukraine et par les perspectives d’un protocole de Kyoto 2 sur la réduction des émissions de gaz à effet de serre (Co2 ), la résolution du problème de l'énergie de substitution par le nucléaire civil devient la grande affaire du XXIème siècle.

Chaque pays européen a composé un « bouquet » de sa dépendance énergétique, composé de dosages différents prenant en compte les besoins de l’économie et de l’outillage industriel, la qualité et la quantité des ressources naturelles disponibles et le type de coalition et de sensibilité politique dominant dans le pays.

Face au pétropouvoir russe, la France a fait le choix du tout nucléaire1, l’Allemagne du charbon et du gaz, le Royaume-Uni et la Norvège du gaz et du pétrole, les Pays-Bas du gaz.

En ligne général la dépendance de l'Europe, de l'Amérique du Nord et de l'ensemble de l'Asie et de l'Extrême-Orient vis-à-vis de la Russie et du Moyen Orient, va augmentant de manière préoccupante, car le monde développé ne dispose plus d'un coussin de sécurité, capable d'absorber une rupture brutale en provenance de la Russie, de l'Arabie Saoudite et de l'Iran.

A cheval sur le problème de l’énergie et de la violation du Traité de non prolifération, se situe le dossier iranien sur le nucléaire civil, dossier qui resitue le sujet de l’énergie au plus haut niveau des décisions politiques, celles des affaires d’Etat, de la Balance of Power et de la Communauté Internationale.

ENJEUX, RIVALITES ET CONFLITS A PROPOS DE L'ENERGIE

Le conflit gazier russo-ukrainien, russo-géorgien et russo-bélorusse a offert un avant-goût des conflits d’avenir. Les tensions et les conflits ouverts, liés à une croissance mondiale de la demande d’énergie en feront un phénomène planétaire. Compte tenu du fait que le commerce des hydrocarbures se réalisera de plus en plus à une échelle globale, il n’est guère irréaliste de penser un monde où les questions politiques se lieraient inextricablement au commerce et au transport international de l’énergie.

En effet, l’énergie sous toutes ses formes (gazière, pétrolière, nucléaire) est devenue un outil de politique étrangère et dicte de plus en plus ses conditionnements à une « diplomatie des ressources et des approvisionnements sécurisés », qui est mondialement ramifiée. Cette ramification extrêmement sensible, est constituée par un réseau de pipelines en Eurasie et dans les deux Amériques et par les voies maritimes en bordure des Océans empruntées par les tankers et les méthaniers.

A l’intérieur des Etats, l’étroite imbrication du monde politique et du monde des affaires lié à l’énergie rouvre deux modèles de pouvoir, le « modèle corporatiste » et le « modèle démo-bolivariste » :

* Le premier est celui de l’intégration verticale des outils d’influence extérieur et de contrôle intérieur.

Il est caractéristique de la Russie et il est marqué par la mainmise de l’Etat sur GAZPROM. Le géant russe de l’énergie est devenu la pièce maîtresse du pouvoir de contrôle interne (presse, médias et Douma) et du pouvoir d’influence extérieur. Ici il doit asseoir la suprématie russe sur l’ensemble de l’espace ex-soviétique. Il assure cet objectif par l’orientation de sa politique de capitalisation, par la prospection de nouveaux gisements et enfin, par la réplique de « coupures » d’approvisionnements, de chantage et d’embargos.

* Le « modèle démo-bolivariste » de marque vénézuélienne est un modèle de mobilisation politique et sociale contre « la spoliation » de l’étranger (Firmes multinationales américaines et européennes) et il est caractérisé par l’étatisation/ou nationalisation de l’outil d’extraction.

Ces considérations ne peuvent confirmer la dimension hautement stratégique du secteur de l’énergie.

Ce dernier s’inscrit désormais définitivement dans un contexte plus large et mondialisé où les questions locales, de rente, de développement ou de désenclavement, se lient à l’attractivité des mégaprojets, comme celui de la mer de Barents. En effet, les hydrocarbures (pétrole et gaz) prendront une place croissante dans la production d’électricité et l’accroissement de la demande de consommation concernera toutes les sources d’énergie. Cependant, l’arbitrage des prix restera fondamentale dans l’orientation des utilisateurs et la diplomatie des ressources décidera des « contrats de partage de production » et des pourcentages de rémunérations en « nature » (troc) des grandes compagnies étrangères.

En ce qui concerne l’Union Européenne et à la lumière du contentieux russo-ukrainien, la Russie représente-t-elle un « risque politique » pour l’Europe en raison de son autocratisme et à sa vocation impériale de retour2? Ou bien est-elle perçue comme un acteur démocratique fiable jouant à l’influence, à la transparence et aux compromis, dictés par les lois du marché et par le modèle du « soft power »3 théorisé par Joseph NYE de l’Université de Harvard.

Avec la crise russo-ukrainienne de 2005/2006 et celle précédente de 1993 est née une « diplomatie de l’énergie » faite d’annonces, de notifications et de gesticulations, à l'image de la diplomatique classique, mais qui opère tout à la fois par le chantage et la menace, et, vis-à-vis des amis, par des assurances protectrices et l'octroi de prix politiques.

Ainsi face au projet d'un cartel calqué sur une « alliance gazière » sur le modèle de l'OPEP entre la Russie, l'Algérie et l'Iran, il est temps que l'Europe définisse une stratégie commune en matière d'énergie comme l'a souhaité ces derniers jours le Président de la Commission José Manuel Barroso.

1 Elle dispose de 58 réacteurs de troisième génération et entend laisser ouverte l'option du nucléaire pendant qu'elle accélère ses recherches sur le réacteur du quatrième génération

2 L'approvisionnement russe est à la hauteur du tiers de la consommation énergétique de l'ensemble des pays de l'Union et souligne l'intolérable dimension de la dépendance

3 Capacité d’attirer et de persuader les autres à adopter vos idées

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