CRISES GLOBALES DE LÉGITIMITÉ ET « WORLD HISTORY »

Auteur: 
Irnerio Seminatore
Date de publication: 
18/11/2010

 

      SOMMAIRE

 

CRISES ECONOMIQUES, CRISES GEOPOLITIQUES ET CRISES GLOBALES DE LÉGITIMITÉ. QUELQUES HYPOTHÈSES

Dans les milieux économiques, les problèmes de l'endettement apparaissent liés aux différentes formes de gouvernance. Une analyse rétrospective de l'économie mondiale et des crises financières qui l'ont secouée par le passé, fait apparaître que l'accumulation excessive des dettes est une cause fondamentale de risques systémiques. Elle est une source de vulnérabilité permanente, lorsque l'endettement est à moyen terme et exige un recours régulier au refinancement. De plus, dans le cadre européen et mondial la coordination des politiques macro-économiques est une issue qu'inquiète par son urgence, les grands décideurs de la finance mondiale. Le lieu prometteur de cette coordination est le G 20, dont les déclarations sont adoptées par le FMI, qui apparaît l'acteur public le plus doué en ressources financières pour intervenir dans la résolution de la gouvernance globale.

En effet, le G20 qui réunit les vieux pays industrialisés de l'hémisphère Nord et les ateliers du monde de l'hémisphère sud, représente le 90% de la croissance mondiale et les deux tiers de la population de la planète.

Or, la « crise actuelle » que l'on hésite à définir comme une « crise de la dette souveraine » ou comme une « crise occidentale », met l'accent sur la fin d'une parenthèse, constituée par la domination pluriséculaire de la Chine et de l'Inde dans l'échange mondial, avant l'émergence de l'Europe et sa révolution industrielle, qui transformèrent au XIX siècle le contexte du commerce mondial.

La singularité européenne est aujourd'hui banalisée par la prise de conscience de la longue marginalité de l'Europe par rapport à l'espace asiatique. Jusqu'au XIVème siècle, l’Asie est traversée par plusieurs voies de trafic, allant de l'Egypte à l'Indonésie et empruntant « la route de la soie » par la voie continentale et l'Océan indien et ses routes commerciales millénaires par la voie maritime. Ces périples longs et dangereux encouragèrent les grandes découvertes occidentales des XVème et XVIème siècles et eurent, entre autre, le but de contourner les intermédiaires arabes en entrant directement en contact avec l'Orient, comme le prétendait Christophe Colomb dans sa quête des Indes Occidentales.

Ce qui est en cause dans la nouvelle approche de l'histoire économique globale est le primat, à notre avis contestable, accordé à l’économie sur l'histoire politique, religieuse, culturelle et technique et la carence d'une définition de l'hégémonie politique et d'une explication de son déclin.

Le basculement actuel de la puissance et du pouvoir mondial vers l'Asie représente aussi pour cette école une remise en cause de la conception occidentale de la « modernité » et, plus en profondeur, de la notion de « démocratie politique » qui s'y accompagne.

En effet, la trajectoire de la modernité occidentale et le retour vers l'Asie marquent une crise de l'Etat-souverain, en sa double morphologie, d'État-Providence (ou Etat social) capable d'assurer la stabilité interne et d'Etat-puissance (ou État politique), garantissant la stabilité géopolitique et stratégique.

Ce recul des vieilles nations d'Occident incapables d'assurer un rôle structurant dans les relations internationales, auxquelles les prédispose encore aujourd'hui leur puissance, fait apparaître leur affaiblissement, comme facteur supplémentaire d'instabilité économique, financière et militaire. Il met en exergue un élément central dans l’exercice de l’autorité, la crise mondiale de légitimité découlant de la vocation « naturelle » du politique à exercer son Leadership et à faire accepter l'utilisation légale et légitime de la force dans la recherche des solutions acceptables, en situation de mésentante et de conflit. Mais elle montre surtout la remise en cause des présupposés politico-légaux qui président à la prise de risque, car ce dernier s’exprime toujours dans un cadre légal. C’est le système politique qui a institué le risque et ses limites, en facteur de gain, économique ou militaire. En effet, les notions d’entreprise et d’aventure stratégique, sont des notions « politiques » et des notions « limites ».

L'aspect géopolitique plus important de cette crise, génératrice de tensions interétatiques, est représenté par l’obligation de certains pays de gérer en priorité les équilibres internes, plutôt que les équilibres globaux, ce qui laisse un espace ouvert aux lucarnes de l’action. Celles-ci sont activées par la double remise en cause des élites internes et des élites internationales. En effet toute crise est crise de la classe politique et donc des prérogatives et du compétences définies par le cadre légal dans lesquelles elle s'exercent.

Cette asynchronie et cette double spiralisation et amplification de la dialectique de crise, nationale / internationale, est ce qu’il y a de plus dangereux dans une situation de déséquilibre à cause de la répartition des risques internationaux, engendrant une crise de confiance et de légitimité. Ainsi, la propagation de la crise a induit dans les opinions, le sentiment croissant que l’Union Européenne et la zone-euro constituent le problème et non la solution, ce qui conduit à une délégitimation concomitante de la construction européenne. 

RISQUES SYSTÉMIQUES ET CADRE LÉGAL

En effet, les plus grands risques systémiques sont politiques, car leur jugulation exige l’intervention de l’autorité publique autrement dit de la souveraineté. La globalisation et la logique des marchés ne sont pas des produits spontanés de l'action humaine, ni des systèmes naturels originels mais des structures mixtes d’intérêts contradictoires, hétérogènes et complexes, nées de décision politiques et relevant d'ordres politiques.

Ils subissent ainsi des transformations et des changements, induits par la variation des conjonctures durables comme celle que nous traversons.

En effet, une nouvelle taille de puissance se dessine désormais à l'échelle du monde, avec un épicentre asiatique, couronné par une constellation d'aires de turbulence et de tension, qui vont de la Corée du Nord au Pakistan.

Nous vivons une période de rupture des grands équilibres mondiaux dont le principal est la fin du cycle séculaire de l'hégémonie de l'Occident sur le reste du monde, sans qu'une autre hégémonie puisse la remplacer sur le moyen terme.

L’HISTOIRE GLOBALE, L’OCCIDENT ET LE RESTE DU MONDE

Pour l'école de la « World History », la longue marginalité de l’Europe dans les échanges internationaux a durée jusqu’au XVIème siècle. C’est une retrospective surprenante dans laquelle est inscrite l'actuelle mondialisation, qui frappe d’abord par trois évidences :

  • la première est la relativisation de la puissance de l’Europe et donc la fin d’une parenthèses qui aura durée trois siècles
  • la deuxième est la banalisation inévitable de la singularité européenne, de son modèle et de son destin
  • la troisième est le rééquilibrage des puissances mondiales conjointes, l' Europe et les Etats-Unis, par l' évolution tendancielle vers un monde bi-multipolaire.

Le débat en cours sur la nouvelle manière d’écrire l’Histoire dans le monde anglo-saxon, incite les chercheurs à sortir du regard européen et à considérer que l’Occident n'y apparait plus comme « seul » sujet d'Histoire et que l'Histoire Universelle n’est plus le monologue intérieur de l’Europe. Il s’ensuit toute une série de conséquences dont les plus importantes sont d’ordre intellectuel et mettent en cause les paradigmes de la connaissance et l’ensemble de concepts utilisées jusqu'ici, taxés désormais d’eurocentriques et de désuets. Cette crise des paradigmes attise un débat sur les notions héritées d’Orient et d’Occident, puis encore sur les principes de développement séparé et l'adoption du modèle de l’Occident par les élites des pays émergents ou anciennement colonisés, qui rejettent désormais les valeurs de l'Ouest. Puisque toute révolution et tout grand bouleversement est d’abord d’ordre intellectuel et affecte au premier lieu la lecture et la conscience du monde, il s’agirait, selon les auteurs de ce nouveau regard sur le monde, de définir un cadre comparatif, ni formel, ni abstrait, permettant de s’interroger sur l’Histoire économique mondiale, confisquée par l’Europe, en partant de la question originelle « Pourquoi l’Europe ? », « Pourquoi l’Occident a dominé les autres civilisations et dicté son modèle au monde ? ».

Dans cette perspective post-occidentale, peut-on encore parler de « destin unique » de l’Occident, en termes d’inventions, de techniques et d’institutions, ou encore de production d’idées, de modes de vie et d’élaborations symboliques ?

Dans les publications de cette école de pensée, on y parcourt l’itinéraire qui va de la révolution de néolithique à l’affirmation des premiers empires, puis à l’émergence des villes, comme lieux d’échange et de multiplication des productions, matérielles et symboliques, jusqu’au miracle européen qui s’imposera sur l’Orient, despotique et immuable. Un Orient replié sur la recherche de stabilité intérieure, imposée à la Chine, l’autre pôle civilisationnel de l’expérience humaine, par l'autocratie impériale et enlisant le pays de Chung Khuô dans l’immobilisme et l'humiliation finale.

C’est à cette période, le XVIème siècle, qu'apparaît une divergence avec l’Europe et l'Asie et celle-ci ne fera que s’accroître depuis. C’est à partir également de cette époque que l’Empereur interdira toute innovation sur la totalité de son espace de pouvoir.

En revenant sur le retour de la Chine et de l’Inde sur la scène internationale d'aujourd’hui, peut-on résumer les comparaisons, en mettant en exergue la vulnérabilité des régimes politiques de ces deux grands pays, pourtant si différents et en synthétisant leur force et leur faiblesse, par la valeur infime et commune qu’ils accordent à la vie humaine ?

Les inégalités de statut et de conditions qui frappent ces deux subcontinents, pèsent sur l’ascension sociale des individus et des classes inférieures, constituant un double motif de préoccupation:

La première est celle d’une éclosion de la liberté politique et donc virtuellement d’un désordre non maitrisée par un régime fortement centralisateur et la deuxième celle d’un durcissement du pouvoir et donc de la poursuite d’une autre modèle de gouvernance, repliée sur elle même et fondée sur l'étroite osmose d'autocratie et de nationalisme.

Mais la question de fond quant à l'évolution accéléré du monde se heurte à deux questions qui secouent tout ordre politique et qui concernent le dilemme permanent de la paix et de la guerre, puisque le développement économique n'atténue pas des inégalités entre les hommes et les nations.

  • l'orientation future du sentiment de supériorité de la part de l'Empire du milieu dicté pas un modèle d'extraordinaire efficacité, économique et politique;
  • la diffusion et la radicalisation de la violence dans le monde qui, loin d'éliminer la guerre, la rend plausible et in fine probable.

Or si le nationalisme n'est pas seulement le rejet des autres et des valeurs des autres mais une forme d'ethnocentrisme fondé sur le sentiment d'appartenance à une communauté particulière, deux phénomènes se joignent à cette forme exacerbée de conscience : la « révolution démographique » et la pression de la population sur les conflits.

LA REVOLUTION DEMOGRAPHIQUE

La première remet en cause les paradigmes de la croissance et réactive constamment la « question du bonheur ». Avec elle la tradition utilitariste de la pensée économique dans laquelle se reconnaissent tous ceux qui appartiennent à l'école matérialiste et hédoniste (fondée sur l'accroissement et le « calcul des plaisirs » à la Bentham, « felicific calculs ») et s'opposent tous ceux qui adhèrent à l'école aristotélicienne de l' « eudaimonia » comme conception idéaliste du bonheur, fondée sur l'épanouissement de soi. Le bonheur matériel contre le bonheur spirituel et personnel!

Autre est le problème de la démographie et de la croissance démographique qui, à partir de Malthus infirme toute progression des revenus produits par le progrès technique à mesure de l'augmentation de la population. Si donc la croissance démographique conduit à une appauvrissement de la population, quid de la stabilité interne et de la stabilité internationale?

En réalité, c'est par l'intermédiaire du nombre et donc de la population que l'espace agit sur le cours de l'histoire et détermine la richesse et la fortune des nations. Or la loi du nombre et ses variations sont mistérieuses et sont aussi préoccupantes pour ses répercussions sur la croissance économique, que pour leur rapport avec les ressources, les ambitions du pouvoir et le sort des armes. Le nombre des hommes sacrifiés à la puissance des nations et à la grandeur des Etats et jetés sur les terrains des grandes batailles de l'Histoire, relève parfois des illusions de la multitude ou de celle des mythes. Beaucoup d'auteurs, agiographiques pour la plupart, en exagèrent le volume, par une sorte de falsification interessée à la constitution d'une épopée ou d'une légende nationale. Si la loi du nombre a été un facteur de succès dans les affrontements militaires, le petit nombre et la qualité des élites ont déterminé le choix d'une stratégie et le cours d'une conquête, conduites par des condottières intrépides.

Aux temps modernes, la mécanisation des armées, le potentiel scientifique et technique, informatique et spatial, la qualité de l'organisation et de la logistique déterminent le coefficient de mobilisation et la force d'une nation, son régime social et la solidité du pouvoir politique.

La combinaison de rationalité, de brutalité et de discipline comme déterminant de la superiorité dans l'Histoire n'est pas due à la qualité de l'armement mais à l'art de la guerre. Or la diplomatie, la stratégie et la capacité manœuvrière de leurs combinaisons tactiques ont forgé l'unité de la politique étrangère d'un acteur combattant.

La relation entre surpopulation et conflit, croissance démographique et guerre, a-t-elle été une relation sociale régulière? Si nous incluons dans la croissance démographique l'augmentation des capacités de violence et du potentiel de mobilisation, il nous est difficile de nier que l'Etat perturbateur est celui dont les forces augmentent plus vite et les doctrines d'action consacrent une plus grande attention à la conduite des armées, à la doctrine de la préemption, à la cyberguerre et à la surprise stratégique.

SURPOPULATION ET GUERRE

Cependant, l'essence des conflits armés ne peut être confondue avec la régularité du phénomène bélligène, ni avec ses effets, ni, et encore moins, avec la diminution relative des populations (leur relaxation démographique). Les populations ne cessent d'être belliqueuses en situation de stagnation ou de baisse de leur natalité.

C'est le régime politique qui apparaît comme une menace pour la liberté des autres, qui est tenue pour le « perturbateur » du système. Si la pression de la population était l'action causale des conflits, la Chine, l'Inde, le Japon, l'Indonésie pourraient constituer demain des acteurs « virtuels » de conflit.

Au fond, la « surpopulation » se définit comme telle par rapport à l'espace et aux ressources et cette relation est à mettre en rapport avec les capacités techniques, technologiques et scientifiques d'une unité politique, bref avec l'augmentation de poids d'une unité d'action.

La surpopulation est une concept social plus qu'un concept économique, biologique ou statistique. Le surplus d'hommes (et de baïonnettes) établit une relation avec la vie internationale par le biais de l'armée, qui a été le recruteur structurel des inemployés et le réservoir des désœuvrés du passé. Celle-ci est censée produire rationnellement une augmentation de l'espace de la nation par la conquête et cette quête a enflammé par le passé, la jeunesse, alimentant en Europe les bataillons des combattants et les ambitions des « dominants ». Or la fluctuation du nombre aurait été à l'origine, dans l'histoire de Chine, de troubles intérieurs, de révoltes en tous genres et d'effondrement de dynasties plutôt que de guerre extérieures.

LA SURPOPULATION À L'AGE PLANÉTAIRE ET NUCLÉAIRE

Depuis la moitié du XIXème jusqu'à la moitié du XX, la surpopulation européenne a alimenté l 'émigration vers l'Amérique du Nord puis du Sud, dans les colonnies et les empires et a demontré avec éclat la supériorité de la civilisation européenne et sa misère cachée.

Au XXIème siècle, les hispaniques dépasseront peut-être en nombre les populations anglo-saxonnes de l'Amérique du Nord et mettront en crise le leadership WASP. Les peuples à revenu faible, dont la poussée biologique et vitale dépasse les seuils d'hygiène, de mortalité et de pauvreté minimales, constituent désormais les berceaux de la croissance démographique et de l'émigration mondiale les affaiblissent ainsi les nouveaux États et les pays d'accueil en raison, surtout, de la non-intégration, de la faible scolarisation et formation, de la marginalité et de l'aliment quasi permanent d'une subculture violente.

La pression sociale de la puissance démographique, défensive ou expansive, et des populations à forte natalité est devenue irrésistible à l'intérieur des sociétés arriérées et demeure source de génocides, de déplacements de populations et de zones de non droits. Mais l'influence du nombre est différente selon les régions du monde, car les modes de combats et les type de conflits, essentiellement asymétriques, changent le rapport entre l'homme et les techniques de frappe et modifient les relations de force entre les peuples de la planète. De nos jours, le management de l'aide humanitaire et l'influence de la finance internationale ont supplanté la fonction des administrations locales dans toutes les questions de santé et des seuils de pauvreté et celles qui concernent l'atteinte à l'environnement et aux catastrophes naturelles. Ainsi le système international se superpose aux pouvoirs locaux dans les situations d'urgence, ce qui modifie la géographie des lieux de pouvoir, de souveraineté, de gouvernance et de légitimité.

HISTOIRE, POLITIQUE ET SYSTÈME INTERNATIONAL

Par ailleurs, du point de vue historique, si la décélération de la croissance démographique a permis en partie la croissance économique de l'Occident, il devient légitime de s'interroger sur le rapport entre l'analyse historique, l'histoire économique et la théorie des systèmes.

Quant à la première, elle s'ancre dans les faits et dans les successions imprévisibles des événements; la seconde en revanche, s'inscrit d'une part dans les grandes « révolutions » qui ont marqué la vie de l'humanité mais aussi dans les mobiles et les valeurs qui ont inspiré la prospérité et le progrès économique (vertus ou vices?, cupidités ou ascétisme?).

Cependant et en toile de fond, l'histoire économique n'ignore guère que les issues du commerce entre les nations peuvent comporter une issue tragique et un payement cash en termes de carnage et de sang.

Or les issues d'un monde post-occidental ne peuvent éluder les multiples problèmes que posent aux historiens les réponses à apporter à la théorie des systèmes, celles de l'hégémonie et des grandes conceptions du monde, de l'universalisme et et l'idéal éthique, des rapports de force et des règlements des différends ou des querelles qui n'ont d'autres modes de résolution que la force, en plongeant perpétuellement le monde dans une préhistoire naturelle et asociale, celle de l'état hobbesien d'anarchie.

Les postulats du réalisme et de la puissance d'État, la polarisation de la « Balance of Power » sont-ils solubles dans l'harmonie universelle des intérêts et dans des conjonctures d'idéalisation de relations internationales qui représentent la remise en question de la souveraineté et de la société étatique? C'est seulement dans la théorie des systèmes qu'il peut exister une liaison entre l'existence de l'Etat et l'anarchie internationale.

WORLD HISTORY OU THEORIES DES SYSTEMES ?

A l'inverse des recherches économiques de la World History, l’étude du système dégage une théorie normative (praxéologie) et déduit des prescriptions pour les policy makers, applicables aux comportements internationaux des États.

De manière générale, les règles de fonctionnement du système international apparaissent dans la théorie comme des variables dépendantes d’une série de notions-clés. La principale parmi celles-ci est la notion de sécurité, qui demeure éclairante pour toute autre investigation sur l’ensemble.

Or si l'aspect essentiel d'un système est la configuration du rapport de force, la configuration simplifiée de celui-ci repose sur la distinction entre systèmes bipolaires et systèmes multipolaires. Dans une sorte de morphogenèse permanente, les regroupements des États déterminent la répartition des forces qui influe sur le modelage de la conjoncture et sur la nature des équilibres qui s'en dégagent. La position géographique des États est en théorie l'une des causes qui suscitent l'opposition et la rivalité entre leurs intérêts mutuels. Les alliances sont la résultante d'évaluations multiples où le souci de l'équilibre joue un rôle capital mais non exclusif. En effet, un enjeu tenu pour essentiel peut déterminer l'établissement ou les revirements d'une alliance, ou nourrir l'intensité des hostilités au cours d'un conflit.

Dans un système planétaire, l'univers culturel se confond avec l'univers historique s'identifiant à ce dernier. Il départage les unités politiques qui ont la même conception de l'État, de la légitimité et du pouvoir. Dans ce cadre, l'élément de différenciation le plus important est celui de la légitimité, car les deux invariantes, de l'État et du pouvoir, comportent partout des fortes ressemblances structurelles. Le principe de légitimité, comme principe d'adhésion volontaire à l'autorité, est ce qui différencie une forme de pouvoir ou une forme de régime des autres. La conduite extérieure des États est influencée par des sentiments et des représentations où l'affinité devient un facteur influent sur les décisions des acteurs et les alliances sont la résultante d'une distinction entre l'adversaire et l'ennemi.

L'hétérogénéité politique, philosophique et historique fait peser une lourde hypothèque sur la fragilité de l'ordre et divise, de manière souvent radicale, la société transnationale. De plus, il apparaît évident que la formation d'alliances ou de blocs antagonistes est dictée non pas seulement par la géographie mais par la différente manière de se déterminer vis-à-vis l'avenir, ou pour le dire avec Ortega y Gasset, vis-à-vis du passé. En effet, un avenir vu avec les yeux de la mémoire, de la tradition et des mythes par les deux mondes antithétiques, de l'Orient et de l'Occident, est-il conciliable à moyen terme?

La théorie des systèmes se différencie de la World History car la première parle aux décideurs par des modèle stylisés de relations, des projections stratégiques et des scénarios prospectifs, la deuxième par l'expérience des faits et la régularité imprévisible des évènements combinés à la volonté humaine et à la fatalité du hasard. A la base de cette dernière nous repérons l'idée féconde, solidaire et surprenante de l'invention et de la puissance du positif par le travail et l'échange, à l'origine de la première, la recréation de l'ordre par la violence et par la puissance du négatif, par la destruction des anciennes institutions et cadres de vie.

La théorie, comme la vie départagent notre regard sur le monde et sur le travail de l'humanité qui n'est que le reflet contradictoire, antinomique et sanglant.

INTELLIGIBILITÉ GLOBALE. THEORIE RATIONALISANTE OU COMPRÉHENSION SOCIOLOGIQUE

Peut-on affirmer que l'intelligibilité de l'histoire humaine ou celle du moment présent passent, dans un cas par une compréhension sociologique et événementielle et dans l'autre par une théorie rationalisante, normative et prospective?

L'idée directrice et le fil conducteur entre les deux directions est un souci de compréhension visant à:

  • penser la conjoncture internationale de notre temps et à en identifier les traits durables
  • constater la rupture des solidarités de l'époque bipolaire (stabilité) et de déceler une évolution plus aléatoire, moins prévisible, plus défensive, moins dissuasive et totalement réversible (multipolarité).

Il s'agit d'une évolution internationale diffractée et hétérogène qui est typique de toute conjoncture pluraliste et post-impériale. L'idée de ne dépendre de personne, politiquement et stratégiquement, est à la base des débats sur les intérêts de sécurité. Dans ce cas les solidarités politiques sont rhétoriques et théoriques; les fragmentations et les désengagements réels et tangibles et sont axées presque tous sur des crises et des rivalités locales.

Dans cet horizon interactif, les conflits de grands intérêts réglés par le sang sont déclassés à des projections de forces où les unités politiques dominantes sont aux prises avec des actants sub-étatiques et l'enjeu n'est guère la paix mais la stabilité. Le but d'action y est non pas un équilibre de compromis mais la neutralisation de l'ennemi et, en amont, de l'hostilité.

Ainsi saisir la pluralité des niveaux de conceptualisation, l'histoire, la sociologie ou la théorie revient à recomposer un tableau de décision et d'action où l'efficacité, la moralité et l'incertitude dominent les multiples logiques stratégiques. Dans ce contexte l'économie n'est guère une solution mais un problème, la coutume, une opposition à la loi, l'insatisfaction se hisse contre la volonté de progrès, l'épargne contre l'investissement, la dette contre l'assainissement raisonnable d'une économie, la logique citoyenne contre la logique politique, les gouvernants contre les gouvernés, la sociologie contre la typologie historique et la praxéologie en opposition au « sens ordinaire » de la décision, économique ou politique.

Quels préceptes d'action dégager de ces modes d'intelligibilité disparates? Quelles conduites coordonner à l'échelle internationale pour combiner les moyens des efforts multilatéraux en vue de l'acceptation de stratégies collectives minimalistes et fragiles? Jusqu'à quelles limites les gouvernants et les Etats préféreront la vie aux raisons de vivre, la norme à l'exception? La théorie des systèmes et celle des relations internationales ne pourront jamais regarder uniquement vers le passé, car elles n'y trouveront pas de réponses à la quête de salut unités politiques. En effet, aucun comportement étatique ou politico-stratégique n'est entièrement rationnel et toute conduite répond à la loi voulue par les autres.

Faute d'un objectif univoque que la théorie ne peut dégager de ses propres rationalisations, la World History continuera à rechercher les circonstances et les constantes qui ont influé sur les enjeux de conflit du passé, en montrant comment les variables (nombre, espaces et ressources) ont joué dans les cycles longs, pour produire la richesse ou la fortune des nations et la théorie des systèmes et des relations internationales devra se limiter à dégager l'extrémisme ou la passivité des objectifs et des idéaux des sujets historiques (nations, régimes, civilisations), qui n'ont jamais cessé d'être à la fois des acteurs et des instruments de la politique mondiale. Une politique qu'ils ont contribué à créer, sans la dominer ou la connaître, au nom de leurs ambitions et du « bien » ou du « mal » de leurs convictions, dans le but de faire avancer l'impensé de l'Histoire Universelle.

* A paraître dans : "Essais sur l'Europe et le systéme International" l'Harmattan Paris / Décembre 2010

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