L'EUROPE À LA QUÊTE D'UN ORDRE INTERNATIONAL

Pour un nouvel élan de la politique étrangère de l'UE. Le Traité de Lisbonne et après?
Auteur: 
Irnerio Seminatore
Date de publication: 
27/9/2010

Prèmisses et constats

Après une longue période de réforme des traités et de rationalisation d'une activité législative dispersée, le temps du débat stratégique s'inscrit désormais à l'ordre du jour de la politique internationale de l'Union.

L'UE doit se mettre à l'heure de la politique globale et de ses enjeux.

Quelles leçons tirer de cette décénnie d'éfforts, marqués par les difficultés structurelles d'éxistence internationale de 'UE, qui sont essentiellement politiques?

Tout d'abord, celle d'adapter sa structure de décision aux impératifs d'action de la multipolarité. C'est le sens profond de la création de deux nouvelles figures de l'architecture de l'UE, le Président du Conseil de l'UE, et le Haut Représentant pour les Affaires Étrangères et la Politique de Sécurité et du Service Européen d'Action Extérieure. Il s'agit là d'un dispositif dicté par un effort d'adaptation euro-centré, plutôt que par les exigences de gouvernabilité internationale ou par l'influence des nouveaux paradigmes, géopolitiques et stratégique du monde multipolaire.

Cette nouvelle centralité institutionnelle n'est guère à confondre avec la centralité politique ou stratégique, ou avec la fonction de souveraineté et de Leadership qui appartiennent formellement au Conseil de l'UE1 et qui demeurent inchangés. La pluralité des cadres institutionnels prévus pour la politique internationale de l'Union, la Politique Étrangère et de Sécurité Commune, la Politique Européenne de Voisinage (2004), l'Union pour la Méditerranée (2008), le Partenariat Oriental (2009) et la complexe cartographie des relations d'association et de coopération dans le monde, n'ont pas permis à l'Union de faire mûrir un concept stratégique central et global, une cohérence stratégique d'ensemble, ou à lui suggérer l'exigence, pourtant fondamentale, d'adopter une rationalité géopolitique et systémique forte.

Cette absence d'unité conceptuelle est lisible dans l'éclatement des initiatives de l'Union. En effet, l'objectif fondamental de ces initiatives a été d'éviter l'émergence de zones de rupture, constituant des espaces d'exclusion autour de sa périphérie. Elle est visible dans l'ensemble des cadres multilatéraux prévus pour leur gestion. En outre dans cette dialectique centre-périphérie, les attentes de la périphérie ont dominé les capacités du centre de les satisfaire. Entre-temps et au cours de ces évolutions, le centre, le vieux noyau dur, s'est distendu politiquement.

Cette absence d'unité conceptuelle et d'unité directrice est identifiable encore aujourd'hui dans les schèmes d'une transition du système de la bipolarité à celui de la multipolarité. Il s'agit des approches classiques de l'UE dans les relations extérieures, un mix de libre-échange, de dialogue politique et d'empire des normes, visant à consacrer l'élargissement des zones de stabilité et de bonne gouvernance.

Cette transition a été caractérisée par l'extension des principes de l'UE vers l'extérieur, plutôt que par l'acquisition de la part de l'Union des modes de fonctionnement classiques du système international (réalisme, unilatéralisme, unité stratégique, hard politics, logique d'intérêt et de puissance, tendance à la polarisation). Cet éclatement géopolitique et stratégique de l'Union interdit, malgré le « Traité de Lisbonne », d'aller au delà de la simple cohérence institutionnelle améliorée.

Par ailleurs l'absence de perspective historique s'est traduite par la difficulté de passer de la cohérence institutionnelle à la cohérence politique, permettant à l'Union de se préfigurer comme pôle de puissance dans un monde en pleine évolution.

Ces difficultés se traduisent, au cœur même du « Traité de Lisbonne » par une conception dépolitisée de l'intégration et des structures institutionnelles, liées à la politique étrangère et à la Politique de Voisinage.

Elles se manifestent par l'absence d'une conception Hard de la politique internationale ce qui interdit à l'Union dans la dialectique du « Hard » et du « Soft » de se définir comme «  Smart Power » ,selon la nouvelle matrice de la politique américaine.

Dans cette situation et au sein des dynamiques mondiales d'aujourd'hui, un nouvel élan de la politique internationale est indispensable, en particulier dans la définition d'une architecture trans- eurasienne de sécurité, dans l'élaboration d'une Ostpolitik mondiale de l'UE, et dans une présence européenne de contournement océanique dans le nouveau « pivot des mers », l'Océan Indien.

Avec le « Traité de Lisbonne » et le débat qui l'a précédé, l'Europe touche à la fin de son exceptionnalisme moral et se doit de lui tourner résolument le dos, pour adopter une vision du monde dictée par la "Realpolitik" et par la "Balance of Power".

La raison de ce tournant indispensable est représentée par le changement, après la fin des blocs, du paradigme fondamental sur lequel a été bâtie l'Union, qui était hier l'Europe et aujourd'hui l'Eurasie, hier la politique européenne et aujourd'hui la politique mondiale, hier la bipolarité menaçante et aujourd'hui la multipolarité tendancielle du système international. Ce constat comporte, par déduction logique, une distinction nette, mais non évidente, entre les deux cultures, de la globalisation et de la Balance of Power, et le primat conceptuel de la deuxième sur la première, qui demeure cependant dominante dans les esprits, surtout en Europe.

L'Union doit adopter ainsi, la définition d'une politique étrangère comme géopolitique, ce qui veut dire la priorité accordée à la stabilité politique dans le monde sur les affinités de principes, de régimes politiques et des modes de gouvernement. Autrement dit, la priorité des intérêts permanents sur les conceptions politiques à prétentions universaliste, comme les transitions démocratiques ou les modernisations des régimes mixtes, traditionnels et modernes.

En effet, l' entré dans une phase de grand désordre stratégique est source des plus grandes incertitudes. Le désordre est marqué par l'absnce d'une vision unitaire du monde et par une grande dispersion des ambitions et des solutions politiques. Ceci engendre un accroissement des dilemmes quant aux options à adopter face aux crises ouvertes ou latentes, Corée du Nord, Afghanistan, Taïwan, Iran ou Moyen-Orient.

Le vrai choc de civilisations est dicté par une diffraction deux types de temporalités, la temporalité historique de la longue durée, celle des sociétés traditionnelles et des phénomènes religieux et la temporalité précaire des sociétés modernes, des systèmes politiques de démocratie libérale aux idéologies périssables, aux changements aléatoires et aux systèmes de décision discontinus. Au fond la marque fondamentale de ce désordre du monde est d'ordre spirituel et est représentée par le constat que tous les idéaux sont en crise et que les pragmatismes ne sont guère des évolutionnismes mais des conservatismes. L'absence d'une vision centrale de la société rend vaine toute idée de changement radical, toute utopie et toute révolution intellectuelle et morale.

Nous vivons un retour général à la Realpolitik, à la fragmentation régionale des intérêts sécuritaires et aux jeux d'influence classiques. Dans ces conditions la diplomatie de l'Union ne peut être défensive, conservatrice et dispersée mais interventionniste, unitaire et centralisée, celle d'un pôle de puissance qui a des partenaires, mais aussi des adversaires, des rivaux et des ennemis. Elle doit donc avoir une doctrine militaire autonome, inspirée par une diplomatie disposant d'une vision globale du monde, et influant sur le système international de demain. Une diplomatie qui aille au-delà de l'équilibre permanent entre concertation et confrontation et qui contrebalance les centralités émergentes d'affrontement ou de condominium qui se dessin ent entre l'Extrême Orient et l'Extrême Occident, entre l'Amérique et la Chine.

Géographie prospective
Les coordonnées principales de la politique internationale de l'Union

Pour mieux étaler les idées et les principes d'action sur la mappe du monde, l'Union Européenne ne peut se satisfaire d'une diplomatie éclatée et doit se définir, en ses coordonnées principales et en son unité stratégique :

  • comme diplomatie triangulaire dans l'espace euro-atlantique vis à vis des États-Unis et de la Fédération de Russie et quant à cette dernière, comme diplomatie de l'énergie et comme politique de stabilité, dans le flanc oriental de l'UE et dans le carrefour du Caucase. Il pourrait en résulter avec la Russie une relation stratégique structurée en dehors de l'atome et exerçant son influence sur la stabilité globale et sur la situation internationale en général. Dans cette hypothèse la diplomatie de l'Union transformerait ses rapports avec la Russie facilitant leur évolution vers une politique d'entente stratégique à long terme;

  • comme diplomatie multipolaire sur l'ensemble de l'Eurasie, par le soutien des institutions de sécurité collective qui s'y organisent. Cette sécurité collective se dessine sous espèce d' alliance bilatérale des USA et du Japon d'un coté et comme sphère d'influences virtuellement conflictuelles entre la Chine et l'Inde de l'autre;

  • comme diplomatie multilatérale en Asie Centrale, pour un accès différencié de l'UE aux ressources de la région, en particulier énergétique, évitant l'affirmation exclusive de l'hégémonie d'une seule puissance (Russie, Chine, États- Unis) .

La diplomatie européenne pèserait davantage si elle se profilait également :

  • comme politique de non prolifération nucléaire à caractère multilatéral vis-à-vis de l'Iran sans exclure d'autres options si nécessaire et vis-à-vis du sub-continent indien, afin d'éviter une confrontation nucléaire;

  • sous forme de soutien multilatéral à l'intégration régionale dans les deux Amériques, en Afrique et en Méditerranée;

  • comme stratégie multilatérale anti-crise ou « gouvernance globale concertée » dans les enceintes internationales de régulation économique et financière.

Au plan général et pour conclure elle doit adopter une approche systémique dans les différents cas.

À ces conditions, son intervention serait efficace et crédible dans la prévention et la solution des crises:

  • pour la conclusion d'un partenariat privilégié2 avec la Turquie et la reprise des négociations de paix au Moyen Orient,

  • pour faciliter les issues et les « sorties de crise » des acteurs de la coalition engagés en Af-Pak et dans le Golfe, et cela par la réalisation d'un large front de pays de la région, se constituant en garants régionaux des formes de pacification politique et des embryons d'auto-gouvernement local.

C'est la seule manière pour l'UE de faire en sorte que la multipolarité tendancielle du système international évolue dans le sens de la responsabilité, de la stabilité et de la retenue, autrement dit dans la prévention réelle des conflits.

Les européens espèrent également que le « Traité de Lisbonne », malgré les critiques et les insuffisances épinglées, contribue à une plus forte présence de l'UE dans le monde et à la réconciliation de celle-ci avec l'ambition de ses origines, l'unité politique du continent.

Cette unité est nécessaire pour combattre les deux tendances en cours, également dangereuses, mais sans vrai choix dans les situations des crises à venir, celle d'un monde anarchique et nucléarisé et celle, paradoxale, d'un monde sans armes nucléaires, sans hiérarchies de pouvoir et abandonné à lui même, sans autre dissuasion que celle du conventionnel et du  « rapport démographique » pur.

Le dilemme de la paix et de la guerre repose comme toujours sur un équilibre entre « haute » et « basse » dissuasion.

Or, des « surprises stratégiques » interviennent quand le désordre se met en mouvement et les dissuasions n'arrivent plus à l'arrêter.

Ce sont des moments où la parole revient aux engagements et aux lucarnes de vérité!

1Le leadership en particulier doit revêtir une légitimité transcendante et plus large de la sphère institutionnelle et asseoir son emprise sur une nécessité historique.

2Les négociations ouvertes le 17 décembre 2004 entre l'UE et la Turquie avec  « l' objectif » de l'adhésion sont un processus « ouvert » qui ne justifie aucun automatisme ni aucun forcing transgressif de la part du pays-candidat

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