LES MIGRATIONS COMME THÈME DE POLITIQUE ÉTRANGÈRE ET DE SÉCURITÉ

Auteur: 
Irnerio Seminatore
Date de publication: 
16/2/2011

Le XXI° siècle s'ouvre sur une ère de migrations mondialisées. Vers la fin des années 80, le monde s'est remis en mouvement dans l'hémisphère Nord et ce mouvement a pris de l'ampleur à partir de l'Europe de l'Est, des Balkans, du Caucase, de l'Asie Mineure, de l'Afghanistan, de l'Irak, du Sub-continent Indien en direction de l'Europe de l'Ouest, puis en provenance de l'Afrique vers le Nord de la Méditerranée. Le monde se transnationalise et se multiculturalise.

Pour le PNUD, la mobilité est devenue le facteur principal du développement humain. Ainsi, la gestion des migrations devient un problème de politique domestique, mais aussi de politique étrangère et de sécurité. Les migrations de masse (214 millions de migrants internationaux en 2009; 740 millions de migrants internes aux Etats) constituent des enjeux mondiaux par leur portée interne et par leur dimension internationale. Elles façonnent désormais les relations bilatérales et multilatérales entre les États dans au moins quatre domaines : le domaine de la sécurité, du développement, de l'intégration et de l'opinion.Au niveau mondial, elles opèrent comme un rééquilibrage démographique et prennent la forme d'un grand exode rural, dans une planète marquée par une urbanisation accélérée. En Occident, ces migrations remettent en cause la stabilité, les garanties démocratiques établies et, in fine, les droits de l'homme. Ces derniers sont nés d'une longue évolution culturelle, interne aux pays d'accueil et d'une dialectique singulière et indissociable entre conditions sociales et revendications civiles car un minimum de justice est consubstantiel à toute revendication de liberté et d'expression. Les migrations érodent les piliers sur lesquels est bâti le système international: la souveraineté, la frontière et la citoyenneté. Elles remettent en cause les équilibres économiques et politiques des pays d'accueil qui se sont constitués en dehors des phénomènes d'étrangéité, ethnique et culturelle, et à partir des notions d'individus se réclamant des mêmes valeurs. Par ailleurs, elles font basculer des systèmes d'éducation, d'habitat et de santé en leurs fondements redistributifs et budgétaires. Elles témoignent d'une perméabilité des frontières et et des eaux territoriales, d'une incapacité sécuritaire de protection du territoire et de l'affaiblissement de l'identité nationale.

Compte tenu des échecs des modèles d'intégration adoptés en Grande-Bretagne, en France, en Allemagne, en Italie, en Espagne, aux Pays-Bas, elles influencent profondément les relations entre populations allogènes et populations indigènes et donc la logique de coexistence pacifique entre citoyens en ce qu'il y a de plus fondamental, l'affectio societatis et le fondement du pouvoir, sa légitimité, ce que G. Ferrero appelait  «  les génies invisibles de la cité ».

Au plan purement descriptif et sans aller à la recherche des causes, les migrations alimentent un débat politique dans les pays d'accueil sur les politiques à mener vis-à-vis de l'immigration et ce débat a pour objet :

  1. la nature même du phénomène, individuel ou communautaire,
  2. les effets de la mondialisation et la notion d'État-Providence
  3. l'influence de l'Islam dans son rapport à la laïcité
  4. l'univers des idées reçues au sujet de l'autre, étranger ou ennemi
  5. le lien établi entre communautarisme et islamisme, qui fait inscrire les migrations dans le registre sécuritaire et dans la lutte internationale contre le terrorisme
  6. la gestion de la mobilité qui devient de plus en plus incompatible avec la misère des pays d'origine, la crise économique et la notion d'humanisme héritée du XIXe siècle, ainsi qu'avec la notion d'égalité, au profit de celle de ségrégation et de l'hybridation sociétale
  7. In fine, les notions fondamentales de système de valeurs.

Des grandes interrogations surgissent de ce constat d'ordre général et questionnent les décideurs et les opinions. Les migrations constituent-elles un jeu à somme nulle ou, en revanche, un gain commun, une sorte de « win-win »? En quoi influencent-elles la géopolitique et la géostratégie, autrement dit, en quoi touchent-elles au dialogue entre les Nations et en quoi favorisent-elles une perspective cosmopolitique ou n'alimentent-elles pas, de manière larvée, un clash entre civilisations? En quoi sont-elles des incubateurs de haine et de rejet, ou encore d'extrémisme violent, ethnique ou religieux, prenant appui sur les dynamiques d'appartenance et d'exclusion, et engendrant des mouvements xénophobes?

En tant que relations entre majorités et minorités aux cultures séparées, elles peuvent alimenter une montée des tensions allant de la guerre civile à la guerre sociale et de telle-ci au conflit politique. Par quel cheminement la passion politique et l'animosité sociale deviennent-elles des motivations de violence? Et comment celles-ci s'inscrivent-elles dans un contexte international de crises ouvertes, de déstabilisations glissantes et de conflits politiques?

La paix civile en Europe, est-elle perturbée par l'identification à des conflits extérieurs irréconciliables venant du Moyen-Orient et, spécialement, du conflit israélo-palestinien?

Ainsi, la politique intérieure d'un Etat, en raison de la nature de son immigration, façonne la politique extérieure selon une parenté implicite avec les politiques des pays d'origine et influence à son tour la politique internationale en fonction des allégeances intérieures dévoyées.

Les modèles nationaux d'intégration en Europe et, donc, les multi-culturalismes adoptés ont introduit des doses diverses d'hétérogénéité dans l'homogénéité sociale préexistante, changeant la vision qu'une société doit avoir d'elle-même et celle d'avenir collectif communs.

Les trois modèles d'intégration britannique, allemand et français

Le Premier Ministre britannique, David Cameron, intervenant à Munich le 5 février 2011 dernier a dressé le constat du multiculturalisme dans son pays. Il n'a pas hésité à reconnaître que « le multiculturalisme a échoué » en Grande-Bretagne. Intervenant sur la manière de combattre le terrorisme international et de lutter contre les extrémismes musulmans, le Premier Ministre britannique a jugé que les gouvernements antérieurs de la Grande-Bretagne ont encouragé des cultures différentes à vivre séparées. « Nous avons échoué à leur donner la vision d'une société à laquelle elles auraient dû « vouloir » appartenir. Nous avons même toléré que ces communautés parfois bafouent nos valeurs ».

Vision unitaire de la société, enracinement social et culturel, identification collective et valeurs partagées, voici en résumé, le sens du bilan critique et le message d'un revirement politique. « Moins de tolérance passive » et plus de « libéralisme musclé » qui n'ait pas honte du passé colonial pour lutter contre les « extrémismes violents » et « non-violents », car ceux-ci sont, de toutes les manières, hostiles à l'intégration et aux valeurs de la société britannique.

Les propos de David Cameron ont rappelé aux Allemands, dont la population est issue pour un gros 20% de l'immigration, soit 16 millions de citoyens, le discours prononcé par Angela Merkel le 16 octobre 2010 devant les jeunes de la CDU.

Cette intervention étonnement claire a été remarquée par une affirmation que personne n'a contesté , selon laquelle « le multi-Kulti... a échoué ». Cette expression a été suivie de l'affirmation qu'il ne faut pas seulement « soutenir » les immigrés, mais « exiger davantage d'eux ». L'échec de l'intégration a certainement plusieurs causes, dont la principale est la montée de l'islamisme et la constitution de communautés séparées qui vivent selon ses propres lois. Un exemple est constitué par la non-soumission de leurs enfants aux obligations du « système scolaire » allemand, système géré par les Länder et permettant de mieux accéder demain au monde du travail. La maitrise de la langue allemande est jugée dans la République Fédérale comme le principal facteur d'intégration.

Cette prise de position de la Chancelière, estimant que le fondement de la société allemande est constitué par le judéo-christianisme, s'est manifestée six semaines seulement après la publication de l'essai de Thilo Sarrazin, haut fonctionnaire de la BCE et membre du SPD au titre « Deutschland Schafft sich ab » (« L'Allemagne court à sa perte »).

La polémique suscitée par les thèses de Sarrazin, partagée par une grande majorité d'Allemands, a donné une large écho à son livre, dont les ventes sont restées en tête des publications pendant cinq mois et jusqu'enjanvier.

En France et aux Pays-Bas les modèles nationaux d'intégration montrent leurs limites avec une virulence plus grande pour les déclarations publiques du député Geert Wilders depuis la reprise de son procès.

En France le « modèle républicain » qui rejette les revendications ethniques et religieuses, caractérisant le communautarisme anglais ou allemand, accumule des indicateurs très nuancés sur son efficacité culturelle et sociale.

Le concept de « laicité », pilier du « modèle républicain » interdit les campagnes frontales comme celles des minarets en Suisse. Mais un consensus de stigmatisation, allant de la droite à la gauche, se cristallise autour de la défense du grand rempart représenté par « l'identité nationale », celle d'une République « unie et indivisible », s'opposant aux « identités plurielles ». Or, la promotion politique et sociale de personnalités issues de la « diversité » au nom d'une sorte de « discrimination positive » a été promue par le Président Sarkozy pour favoriser l'émergence d'une nouvelle élite politique et d'une classe moyenne visible issue de l'immigration.

Des indicateurs négatifs persistent en ce qui concerne l'écart des taux de chômage entre les enfants des immigrés et ceux des Français de souche qui est de 1,5 à 2 fois supérieur, en raison du « peu de performance » des jeunes issus de l'émigration, selon un rapport de l'OCDE, dû à la faiblesse d'un système d'éducation compassionnel et peu incitatif.

A l'échelle plus générale de la société une appréciation de complaisance, aux fondements économicistes et aux couleurs égalitaristes, tend à considérer que le « rattrapage » identitaire, soit la résultante d'un « décrochage » économique et d'une inégalité sociale destinées à disparaitre avec le retour de la croissance, sans percevoir qu'il s'agit là d'un phénomène essentiellement culturel et sécuritaire.

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