ENJEUX RÉGIONAUX AU MOYEN-ORIENT ET ETAT ISLAMIQUE EN IRAK ET AU LEVANT (EIIL)

Auteur: 
Irnerio Seminatore
Date de publication: 
16/3/2015

ENJEUX RÉGIONAUX AU PROCHE ET MOYEN-ORIENT ET

ETAT ISLAMIQUE EN IRAK ET AU LEVANT (EIIL)

 

Irnerio Seminatore

Mardi 10 mars 2015

 

Sommaire

    Introduction

    Une crise régionale permanente et un écart stratégique mondial

    La conjoncture actuelle et ses enjeux

    Les jeux stratégiques en présence: Iran et Israël

    Obama et l'option diplomatique

    La rupture Israël-USA

    La stratégie militaire de l'Iran

    Iran, 5+1, Russie et Chine

    Le jeu stratégique des États-Unis au Moyen Orient

    Introduction

    Vues de Paris et de Londres, les notions de Proche et Moyen Orient désignent le carrefour des terres situées entre trois continents: l'Europe, l'Asie et l'Afrique. Terres de turbulences séculaires qui délimitent les espaces géopolitiques et stratégiques et donc les sphères d'influence, découlant de la distinction entre l'Orient Arabe et l'Orient non Arabe; le Middle-East anglo-saxon et le "Levant" français. Dans le premier cas, les territoires et contrées marqués par la "route de l'Inde ", vitale pour la survie de l'ancien Empire britannique (la Méditerranée, l’Égypte, le Soudan, la Mésopotamie, le Golfe et le monde perse) ; dans le deuxième, les espaces de la Syrie et du Liban, le «Levant français», placés sous le régime mandataire des accords Sykes-Picot (1916).

    Il s'agit d'un ensemble géopolitique, modulable au gré des mutations de l’histoire qui excluent de la sphère moyen-orientale les terres arabes du Maghreb (Occident / Libye, Tunisie, Algérie, Maroc), des contrées méditerranéennes du Machrek (Orient).

    C'est le berceau des trois grands monothéismes, où les sources de la paix, les ressources hydriques, se disputent aux sources de la guerre, les principes premiers et ultimes de la genèse et de l'apocalypse du monde.

    Une crise régionale permanente et un écart stratégique mondial

    Depuis la première guerre mondiale, la crise permanente du Proche et Moyen-Orient, porte non seulement sur les grands équilibres géostratégiques, extérieurs à la région et influents sur les retournements des alliances locales, conformément aux intérêt nationaux des principaux pays, mais sur l'écart stratégique qui s'est établi depuis Obama entre les buts sécuritaires de ces acteurs régionaux (Syrie, Turquie, Liban, Jordanie, Israël, Égypte, Arabie Saoudite, Irak et États du Golfe) et l'absence de vision des puissances extérieures, les États-Unis et l'UE.

    Cet écart concerne la nature et la portée de la menace djihadiste et les enjeux de la guerre permanente que se livrent dans la région les acteurs étatiques et les forces locales, exotiques et transnationales. Ces mêmes enjeux comportent des explications différentes selon les approches retenues:

    - celles des conflits régionaux

    - celles des conflits de frontières, héritées de la colonisation

    - celles des conflits d’intérêts, liés à l'exploitation des ressources énergétiques

    - celles de l'antagonisme séculaire entre Sunnites et Chiites, entre Arabes et Perses

    - celles du choc de civilisation en cours

    De manière générale, ils tournent autour du contrôle stratégique de la région qui constitue un enjeu géopolitique global et à caractère systémique.

    La conjoncture actuelle et ses enjeux

    La région du Proche et Moyen Orient est politiquement décomposée en zones disputées non seulement par la pluralité des acteurs en conflit et l'étroite interdépendance entre enjeux énergétiques, stratégiques et nucléaires, mais aussi par la course aux armements allant du civil au militaire. L'instabilité politique et les liens multiples entre les variantes du radicalisme religieux nourrissent des guerres civiles intenses et sans merci. Du point de vue géopolitique, les bouleversements identitaires et religieux provoquent des exodes de masse, aggravés par les interventions d’États terroristes, ce qui délégitime les principes du droit international confiés désormais aux rapports de forces pures et aux équilibres de puissance. Sur le terrain, les États-Unis, la Russie, l'Iran, Israël, la Turquie, l'Arabie Saoudite, les monarchies du Golfe, la Chine, l'Inde et le Pakistan se livrent une bataille, par personne interposée, qui encadre une situation de déséquilibre systémique, nouée autour de trois grands axes:

    - Les enjeux pétroliers: un axe marqué par une stratégie des prix contradictoire, un prix élevé du baril, recherché par la Russie et l'Iran et des prix assouplis de la part des pays de la péninsule arabique et de l'Arabie Saoudite, soumis à la pression américaine, qui vise conjointement une politique de sanctions prolongée et l'isolement de la Russie et de l'Iran.

    - Les enjeux liés au nucléaire civil, qu'il est difficile de déconnecter des besoins d'énergie dépendants de la rente pétrolière et donc de la maîtrise du nucléaire civil, permettant une diversification des sources d'énergies et réduisant la vulnérabilité de la dépendance énergétique vis à vis d'un seul produit. Par ailleurs, la possibilité d'assurer la satisfaction de ses propres besoins énergétiques dépend, à court et moyen termes, de la capacité de ces pays à accéder au nucléaire civil. Ainsi, la question du nucléaire civil et celle, connexe, du nucléaire militaire, est au centre des équilibres géopolitiques et stratégiques régionaux.

    - Troisièmement, les enjeux sécuritaires, centrés sur la déstabilisation régionale de l'État Islamique du Levant et sur la prolifération nucléaire en cas d'accession de l'Iran au nucléaire militaire. À propos de la dialectique du conflit, l'instabilité politique mondiale est aggravée, au Proche et Moyen Orient, par l'action du mouvement Chiite qui se déploie au Liban, en Syrie et en Irak, en réaction à la menace des groupes djihadistes sunnites. Ce mouvement, né au Liban il y a une trentaine d'années, qui avait comme objectif principal la lutte contre l'État d’Israël, s'est transformé en but régional de défense de l'axe pro-iranien Téhéran/Beyrouth/Damas et s'est divisé en deux fronts de lutte, défensif en Syrie et offensif en Iran.

    Les jeux stratégiques en présence: Iran et Israël

    Les jeux stratégiques au Moyen Orient comportent plusieurs triangulations internationales et locales mais continuent à tourner, selon Tel Aviv, autour d'un pivot principal et d'un objectif permanent, le régime des Mollah et l'enrichissement d'uranium, indispensable à la fabrication d'une bombe.

    Un régime des Mollah qui menace, selon ce point de vue, non seulement Israël mais la paix du monde. Il s'agit d'un régime qui a déjà dévoré quatre pays (l'Irak,la Syrie,le Liban et le Yémen), dont la bataille contre l'État Islamique du Levant n'est qu'une lutte interne pour le leadership sur le monde musulman. Le but est de définir qui en est le mieux à même de réunir les caractéristiques essentielles pour l'exercice large de l'hégémonie islamique: la cause révolutionnaire, l'islamisme radical, l'intimidation terroriste, la puissance militaire conventionnelle et l'arme nucléaire. Ainsi, les perspectives d'un accord politique entre l'Iran, les États-Unis, la Chine, la France, le Royaume Uni, recherchés en vain depuis une dizaine d'années, pourraient trouver une issue politique en mars et être conclues, au plan technique, le 30 juin. Cet accord éventuel comporterait un régime de contrôle qui n'empêche pas cependant les violations car « il ne s'agit pas d'un adieu aux armes -pour Natanyahou- mais bien un adieu au contrôle de celles-ci ». Dans le discours prononcé au Congrès des États-Unis le 4 mars dernier, le premier ministre d'Israël a estimé que les concessions prévues par les négociations, laisseraient l'Iran poursuivre « un vaste programme nucléaire,» et que l'accord, censé empêcher la prolifération, entraînerait au contraire une course aux armes nucléaires dans la région la plus dangereuse du monde, le Moyen Orient. La réaction du président iranien H. Rohani, qui s' est pas fait attendre, a rétorqué « qu'Israël est la source du principal danger pour la région. 

    Obama et l'option diplomatique

    Face au dialogue de sourds conduit par les cinq membres permanents du Conseil de sécurité des Nations Unis (Chine, États-Unis, France, Royaume Uni, Russie plus Allemagne), depuis 2003, la position américaine se résume à une absence de stratégie et à une contradiction évidente entre l'objectif de détruire l’État Islamique (Daesh) et la vision qu'Obama a du Moyen Orient. En effet, il a contribué à créer cette contradiction en apportant son soutien à l'Arabie Saoudite, au Qatar et à la Turquie, dans leur tentative commune de déstabiliser le régime d'Assad. Prisonnier de ces contradictions, Obama veut aider le premier ministre Chiite irakien, en lutte contre l'État du Levant, mais uniquement par des frappes aériennes, sans assumer les dommages collatéraux qui ont provoqué en Afghanistan le rejet des américains. Il prétend exclure de la coalition l'Iran, qui est l'un des principaux soutiens, civil et militaire, de l'Irak, et en même temps, il continue de considérer l'Arabie Saoudite comme un partenaire privilégié, alors que celle-ci, peu sûre d'elle même, a contribué à financer les djihadistes et a voulu déstabiliser le régime de Damas tout au long des illusions des « Printemps arabes ». Enfin, il persévère à désigner la Russie comme un ennemi et entretient un état de conflit en Ukraine sans tenir compte du fait que Moscou fait face à la menace islamiste sur son sol, où vivent environ trente millions de musulmans, qui apporte un soutien modéré et critique à Téhéran.

    Vis à vis de l'Iran, disposant des deuxièmes réserves mondiales de pétrole, juste dernière l'Arabie Saoudite (25%), vivant en état de siège depuis la «révolution islamique » et l'invasion de l'Irak par les États Unis en 2003, Obama a maintes fois souligné , y compris après les discours de Netanyahou au Congrès des États-Unis la confiance dans la diplomatie,comme la meilleure voie pour parvenir à un accord avec l'Iran.

    La rupture Israël-USA

    La divergence entre la politique américaine et la politique israélienne remonte à 2012, selon le livre de Hillary Clinton1, lorsque la campagne israélienne atteignant sa tension maximale, par la menace de Netanyahou et de son ministre de la Défense Ehud Barak d' attaquer les installations nucléaires iraniennes. Les négociations clandestines entre les États-Unis et l'Iran sous l’égide du Sultanat d'Oman, semblaient faire état des négociations avancées sur la technologie nucléaire, le maintien au pouvoir de Bachar Al Assad et de son régime , la levée progressive des sanctions et la réduction de 9000 à environ 4000 à 5000 du nombre des centrifugeuses autorisées.

    La stratégie militaire de l'Iran

    L’Iran a cherché à se doter jusqu'ici d'une stratégie militaire multivectorielle, dictée par la concentration et la vulnérabilité de ses sites nucléaires et a articulé sa politique de défense sur:

    - un rapprochement du nucléaire civil au seuil du nucléaire militaire

    - un développement balistique et conventionnel significatif

    - une articulation des forces civiles et militaires avec les forces chiites de l'Irak, sans lesquelles il n'y aura pas de pacification ni de stabilité avec le Hezbollah au Liban; ni sans son soutien à la Syrie.

    Iran, 5+1, Russie et Chine

    La stratégie politique de l'Iran vise à interdire une concertation étroite et commune de l'Occident, combinée aux intérêts de la Russie et de la Chine. Dans cette perspective, la constellation monarchique de la péninsule arabique (Barhein, Émirats arabes Unis, Koweït) liés aux États-Unis par une forte présence militaire et par des accords de libre-échange, suivrait la stratégie américaine. La Russie et la Chine, qui protège le détroit d' Ormuz, comme une première porte de sortie du pétrole du Moyen Orient et comme une zone d'intérêt vital, se maintiennent dans le rôle de « go-between », compte tenu de leur position contraire à la prolifération nucléaire.

    Le jeu stratégique des États-Unis au Moyen Orient

    Le jeu stratégique des États Unis au Moyen Orient, au Golfe et au Grand Moyen Orient a été d'assurer à la région une conception de la « sécurité régionale », fondée sur un mix de principes et de moyens d'action, mêlant :

    - Les réformes politiques ou la démocratisation des régimes politiques en place, jugés inadaptées et inadéquates.

    - L'équilibre des forces entre les États et les structures de pouvoir locales.

    - Une conception néo-libérale de l'économie et du développement.

    - Une stabilisation globale, assurée par un réseau de bases militaires et de forces d'intervention rapides, garanties par des alliances, et des traités bilatéraux, et par une réorganisation mondiale significative de sa stratégie globale comportant une rotation des troupes et des moyens militaires.

    Les États-Unis, qui ont assuré par le passé leur position hégémonique prédominante au Moyen Orient, sont en train de transférer leurs forces en Asie-Pacifique depuis le discours d'Obama en Australie en novembre 2011, pour affronter les menaces d'un continent en éveil.

    La stratégie des États-Unis a toujours été celle de concevoir et planifier en termes de système. Cette approche, dictée par les deux options, du « Linkage horizontal » et « vertical », de fort impact inter-théâtre a induit une logique de regroupement des forces sur des zones d'intérêt crucial, rassemblant les facteurs de puissance et les modes opérationnels plus performants pour exercer un contrôle global de l'environnement stratégique. Nous pouvons d'ors et déjà identifier les premiers groupes d'intérêt stratégique de l'Amérique :

    - la Péninsule arabique, le détroit d' Ormuz, l'Afrique du Nord et le Golfe de Guinée

    - le Caucase, l'Asie centrale et l'Asie du Nord Est

    - l'Extrême Orient, l'Asie Méridionale et l'Asie-Pacifique

    - l'Europe occidentale et orientale et la Russie

    - la Mer Noire, le détroit du Bosphore, le détroit des Dardanelles

    Cette stratégie de tutelle des ressources énergétiques, basée sur le quasi-monopole d'un bien essentiel, repose sur la capacité permanente de faire transiter hommes et moyens jusqu'aux théâtres de conflits potentiels, là où le réseau ne comporte pas le pré-positionnement de troupes. Elle s'appuie sur une infrastructure de bases militaires colossales et un service d'intelligence incomparable et unique, soumis à un même concept, celui du conflit total et global. Cette stratégie a autorisé une centralisation étroite des deux réalités de la guerre, virtuelle et réelle, de la cyberwar et du conflit classique, de la frappe nucléaire et des réponses asymétriques « hors limites ».

Au Proche et Moyen Orient, on comptait plus de 14 bases aériennes et de relais articulés pour les trois armées. Par ailleurs, la sécurisation régionale est assurée par une puissance navale douée de capacités de projection des forces et groupée autour de porte-avion comme dans:

- le Golfe Persique et la mer d'Oman, où se déploie la cinquième flotte sous le commandement de l'US.Centcom avec son quartier général au Barhein

- La sixième flotte, en Méditerranée orientale, sous le commandement US-EU-COM, dont le quartier général est à Naples, sécurisant toute la Méditerranée orientale entre le Bosphore et le canal de Suez

Ainsi, et en conclusion, l'ambition des États-Unis est de dominer encore pendant longtemps la région moyen-orientale. Celle-ci devient entre-temps la plate-forme d'une migration massive, illégale et incontrôlée, qui n'est pas compensée par le rééquilibrage de la politique de l'Union européenne dans la région, ni même par un renforcement de sa politique de contrôle du flanc du Sud, ni même par une diversification de sa politique d'approvisionnement, ni encore par une stratégie de moyen à long termes de stabilisation régionale et de lutte antiterroriste et anti-islamique.

 

Bruxelles, le 10 mars 2015

1Clinton, Hillary Rodham, Hard Choices. Simon & Schuster, 2014.

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