LA RUSSIE DANS LA CRISE UKRAINIENNE

Stratégie, Tactique et Guerre limitée
Auteur: 
Irnerio Seminatore
Date de publication: 
23/10/2014

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En raison des recherches menées par l'OTAN et par le Joint Irregular Warfare Center (JIWC) des Etats-Unis dans le cadre des menaces hybrides et en developpement ainsi que des transformations de la guerre, nous estimons utile de republier le document ci-après paru sur la Revue Défense Nationale de juin 2014:
"L’analyse à chaud de la dimension militaire de la crise russo-ukrainienne révèle des combinaisons nouvelles. Forces spéciales et milices activées de concert conduisent une guerre limitée aux effets décisifs."


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Dans la cadre d'une stratégie générale visant la fédéralisation de l'Ukraine, la Russie mène une action sur l'échiquier régional qui peut être analysée comme une réhabilitation de la manœuvre et de la « guerre limitée ».

LA SIDÉRATION PAR LE BLITZ

En effet, l'utilisation des forces spéciales en vue de la réalisation d'une « surprise stratégique » a pour fonction la stabilisation partielle de l'Est du pays et la maîtrise apparente de l'ordre. Cette action, en appui d'une revendication populaire, a été couverte par une « manœuvre simulée » ; la mise en œuvre d'un Blitzkrieg à fort impact politique. En s'appuyant sur la « surprise » des forces spéciales « non identifiées », la partie russophone de l'Ukraine a tiré profit d'une supériorité tactique momentanée pour changer la règle du jeu et le terrain de la confrontation. Elle a fait recours aux moyens tactiques traditionnels du faible contre le fort (l'armée ukrainienne est supérieure en moyens de combat mais politiquement décapitée et démoralisée) sous l'effet d'une jonction de l'appui populaire et de l'efficacité de l'initiative.


L'anonymat des forces a permis, dans plusieurs villes de l'Est de l'Ukraine, de profiter de la manœuvre opérationnelle sur les arrières, conduite par la machine du Blitz liant les « actions spéciales » de l'avant, la défense territoriale intermédiaire et la supériorité militaire extérieure. L'utilisation de ces « forces non identifiées » a joué un effet de surprise et a ouvert un nouvel âge militaire pour les spetsnaz (commandos) et pour l'action indirecte, produisant la guerre des nerfs. A l'action de ces forces a été assignée une mission de contrôle, de stabilisation et de mise en œuvre d'une variété de parades asymétriques, appuyées sur la menace d'une intervention à plus grande échelle. Pour son lien avec la manœuvre du Blitz, le mode indirect d'action des forces spéciales, à caractère tactique recherche la décision au niveau psychologique, par des moyens de coercition psycho-politiques.

Le Blitz, acté pour mener une « guerre courte, rapide et limitée » par l'attrition des forces, appuyée sur la « Narodnaïa Volia » (la volonté populaire), agit dans le but de produire un effet d'intimidation et de chantage et, idéologiquement, dans le « but de protéger » et de maintenir la paix. L'effet politique du combat se joue dès lors sur les arrières de l'adversaire (forces ukrainiennes) par une combinaison totalement nouvelle de la « surprise stratégique », d'un recours au renseignement stratégique et de l'opacité nécessaire à une action tactique à buts multiples. L'objectif est d'interdire aux adversaires de pratiquer une « guerre sans règles » ou des « guerres libres ».

Dans ce cas, le rôle des forces spéciales est celui d'un multiplicateur de puissance et d'un complément mais non d'un substitut des forces mécanisées du Blitz. Elles remplissent une mission de reconnaissance, de stabilisation, d'assistance anti-forces, d'une occupation des bâtiments publics à haute importance logistique, de récupération d'armes et d'échanges d'otages. La mobilisation de recrues, comme force auxiliaire d'élites, a favorisé l'accroissement des insurgés. L'utilisation des spetsnaz a été conforme à la doctrine « post afghane » visant à jeter les bases d'actions de « state building », appuyée sur un modèle tactique d'insurrection populaire. La menace d'une action massive de moyens mécanisés a permis à « l'action de niche » de situer le phénomène de conquête entre désagrégation sociétale et « main invisible » du « tiers intéressé » extérieur.

LA GUERRE LIMITÉE ET MASQUÉE, PARADIGME DU XXIÈME SIÈCLE ?

Peut être considérée « guerre limitée » non seulement celle qui utilise l'attrition directe avec les forces adverses, mais aussi celle qui emploie la violence armée indirecte de forces insurgées ou irrégulières, à l'intérieur d'un espace politique à soumettre à contrôle. Est également une guerre limitée celle où il existe un intérêt commun à la reconnaissance mutuelle d'un seuil d'arrêt des hostilités et à l'ouverture de négociations sur l'acceptation de zones de tutelle réciproques. Et si la guerre multipolaire du XXIème siècle n'obéissait pas au concept de la guerre totale du XXème siècle, mais à celle d'une série de « petites guerres » ou des « guerres limitées et de basse intensité » ?

La « guerre limitée » demeure l'avant dernière option d'une manœuvre stratégique d'envergure, ouverte et déclarée. Cette dernière fait craindre un conflit étatique de haute intensité, comportant une  supériorité aérienne, une concentration de moyens et de manœuvres, imposant la supériorité de l'offensive sur la défense et un effort général de coordination. Pour réussir la manœuvre, avant d'avoir atteint le « point culminant » de l'action et en évitant le retournement de la défensive sur l'offensive, le Blitz doit se prémunir de l'usure des forces, de la mobilisation des alliances, de l'isolement international, et in fine d'une campagne médiatique et des opinions, intense et prolongée. La menace d'utilisation de la force doit être un élément latent de la politique.

Par ailleurs, ne pas faire la guerre une « semaine de trop » signifie, politiquement et stratégiquement, ouvrir plus vite une phase de stabilisation, qui fait suite à un cycle offensif victorieux et qui risque d'éroder le capital de crédibilité et de confiance durement acquis. Un prolongement de l'offensive ralentirait les exigences de négociation diplomatique et de réforme doctrinale de l'appareil militaire en situation de crise politique et budgétaire et pourrait provoquer une intervention de grands antagonistes.

A cette intervention se rajouterait la mise en action de réseaux médiatiques, qui introduisent, dans l'équilibre des grandes puissances, des facteurs de déstabilisation et de tension. Si la stratégie générale est un instrument de la politique en temps de paix, la diplomatie et la négociation en sont des instruments convergents tout autant que l'usage de la force.

Le pire des scénarios pour la Russie serait de se laisser entraîner dans une guerre irrégulière et une montée en puissance de compétiteurs stratégiques se prévalant d'une campagne médiatique, appuyée sur la valeur subversive de l'image et de ce fait d'un moyen non maîtrisé par la stratégie. Une triple répercussion politique pourrait se dégager de cette intervention : un frein au rôle de médiateur actif de l'Allemagne (et de la France) ; un durcissement et resserrement des pays Baltes et de la Pologne dans l'OTAN et autour des États-Unis ; une radicalisation de la stratégie des États-Unis, tentés de garantir la sécurité de l'Occident dans un jeu croisé entre Corée, Japon et Chine. Un Blitz en Europe resserrerait également les relations russo-chinoises et pourrait être le signe précurseur, en Europe, d'une accélération de l'Histoire et d'une guerre identitaire dont le « centre de gravité » de l'action demeure le ralliement de la population. Celle-ci pourrait se soulever contre l'occupant si l'insécurité gagnait la « bataille des cœurs et des esprits ». Par ailleurs, le « pouvoir égalisateur du réseau » entre décideurs et société civile, est susceptible d'importer la révolte dans le cœur même de la Russie. Or, l'insécurité qui gagne l'Ukraine et l'Europe, montre l'absence d'un cadre politique  où la puissance impose le respect de l'ordre et modifie le comportement des parties aux prises.

Puisque la conflictualité n'obéit à aucune autre loi qu'à la dialectique des volontés et à sa propre polarisation, les stratèges redécouvrent l'importance de penser la stabilité après la guerre et le « paradigme de la paix », d'une « meilleur paix » à la place d'une « paix injuste et imposée » après celui de la « grande guerre » d'un conflit multipolaire entre puissances globales.

Par ailleurs et in fine, la stratégie d'un acteur global pourrait utiliser les « guerres limitées » comme moyens d'une stratégie multipolaire. Ainsi, les moyens de la « petite guerre » ou d'une série de « guerres limitées » sur des théâtres ciblés (Géorgie, Ukraine, Syrie) seraient conçus comme moyens d'une stratégie générale d'usure, vis à vis de l'adversaire. Le but de guerre serait de faire reculer l'adversaire et de l'affaiblir. Ainsi, la stratégie générale se décomposerait en interdiction dissuasive à l'intérieur des frontières de l'attaquant et s'ajouterait à cette insularisation une stratégie déstabilisante à l'extérieur, manœuvrant en puzzle et visant la fragmentation politique de l'adversaire.
À la logique défensive du barrage tracé sur le terrain se rajouterait une manœuvre en forme du Blitz, de projection ou d'appui, conçues comme éléments d'une même unité doctrinale.

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