FAUT-IL SAUVER LA GUERRE ?

Auteur: 
Irnerio Seminatore
Date de publication: 
15/8/2025

Table des matières

Sur la "rationalité nucléaire" et la "stratégie du fou. Trump-Medvedev et Haldeman-Nixon  

Un objectif stratégique pour l’Europe ?

Equilibre nucléaire dissuasif et système international. "L’Unit Veto" de Morton Kaplan sur l’élimination d’un des candidats à l’empire

La deuxième guerre froide, le révisionnisme historique et le "révisionnisme planétaire"

Le troisième âge nucléaire et le problème du seuil                          

Le nucléaire tactique et la révision de la diplomatie coercitive de Thomas Schelling

Viktor Orban, le concept de souverainisme politique. L’Etat-Nation et révisionnisme institutionnel de l’Union Européenne

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Sur la "rationalité nucléaire" et la "stratégie du fou". Trump-Medvedev et Haldeman-Nixon

Au niveau du système international et dans la difficulté d’établir une définition univoque de la rationalité nucléaire, la crainte que les détenteurs des armes balistico-nucléaires se conforment à une conduite "irrationnelle" est bien réelle chez les européens  La toute dernière décision de Trump de rapprocher deux sous-marins nucléaires des côtes russes, suite "aux provocations" verbales de Medvedev en réponse aux diverses gesticulations occidentales, a suscité des inquiétudes sur l’emploi diplomatique de la menace nucléaire, sans pouvoir répondre à la question si elle est "rationnelle" ou "irrationnelle". Dans cette deuxième hypothèse, elle correspondrait à la "stratégie du fou", déjà adoptée par le président Nixon dans le but d’augmenter son pouvoir de négociation en politique étrangère. Les débats autour de cette doctrine, formulée par H.R. Haldeman, chef de cabinet de Nixon dans les années 70, portent sur l’intérêt qu’un dirigeant peut avoir à adopter un comportement irrationnel pour être perçu comme imprévisible. Cette approche, visant à projeter une image d’irrationalité et de témérité en direction de ses adversaires permettrait de les contraindre à faire des concessions. Ce qui est critiqué aujourd’hui dans la décision de Trump c’est le caractère transactionnel du risque dans un domaine à haute valeur stratégique, catalogué comme "irrationnel". Cependant, semble avoir échappé aux analystes que l’idée kantienne de "sauver la paix", inscrite dans la promesse des Etats européens se heurte, en politique internationale (et en histoire) à l’idée de "sauver la guerre" - R.Aron), autrement dit, à la possibilité d’une confrontation conventionnelle entre des Etats antagonistes, voulant exclure tout risque d’holocauste nucléaire ! En définitive le refus d’accepter que la politique de force et de puissance est consubstantielle au concept de système international, représente une conversion historique sur l’idée de la nature humaine, porteuse d’inimitié et de l’hostilité ataviques. En revanche ce qui devrait préoccuper les européens est la finalité occulte et indirecte de la manœuvre de Trump, qui, après avoir joué à la "stratégie du fou" en matière nucléaire vis à vis de la Russie, assiste au pari de l’impossible "réversibilité de la folie stratégique conventionnelle" de la part des européens, désarmés et impuissants. Le but en est de leur endosser une défense collective subordonnée et crédible dans le cadre d’une Alliance atlantique, dont ils seraient le pilier combattant sans en être les concepteurs-commandeurs et sans en définir l’objectif historique. Par cette manœuvre, le Président des Etats-Unis paralyserait l’adversaire-partenaire sur l’emploi de l’atôme et sauverait la guerre conventionnelle en Europe, en sacrifiant l’Ukraine sur l’hôtel d’une confrontation entre la Russie et l’Otan.

Un objectif stratégique pour l’Europe ?

Jusqu’au moment où il y aura compétition et rivalité, la paix ne sera jamais assurée et la lutte entre les hommes et les unités politiques combattantes devra continuer, car c’est ainsi qu’ont décidées les lois de l’histoire, assumées par les réalistes. Telle est la conviction des écoles diplomatiques et historiques dans le monde et telle a été la conviction dominante de l’école conservatrice américaine pendant la longue "Guerre Froide". Ce fut dans ce cadre que des intellectuels et des institutions influents apportèrent leur savoir à la lutte contre l’Union Soviétique et ce fut dans le domaine de la géopolitique, à peine balbutiante, que R.Strausz-Hupé, W.R.Kintner, S.T.Poissony proposèrent à l’époque (1961), l’objectif d’une grande stratégie de l’Occident, dans leur livre "A forward strategy for America ?". Quoi de semblable dans l’Union Européenne ou dans l’Otan d’aujourd’hui ? Une simple citation résume l’objectif stratégique de l’Occident élaboré pour la période de la guerre froide, étrangement assimilable à celui, non formulé, de nos jours : "L’objectif de la "grande stratégie" américaine, qui a priorité sur tous les autres, est de loin la préservation et la consolidation de notre système politique, plutôt que le maintien de la paix .. ". Et plus loin : "La décision fondamentale qui se présente à nous est la suivante : devons-nous accepter le concept communiste de coexistence, dans une forme ou dans l’autre, ou bien devons-nous provoquer la défaite finale du communisme… ?" Plus loin encore et en conclusion : "Nous n’avons pas le choix ; nous devons adopter une stratégie à la Caton (Carthago delenda est !). La coexistence de sociétés ouvertes et de sociétés fermées, ainsi que de régimes politiques totalitaires et libéraux est absolument incompatible et la guerre nécessaire". Tel fut le principe initial de la dialectique stratégique de la paix et de la guerre entre les deux puissances du Club des Grands en 1961, l’URSS et les USA. Cependant, telle ne fut pas la conclusion, car l’adoption d’une "stratégie d’usure" conduisit à l’implosion de l’Union Soviétique et la « limite » d’une longue "Guerre Froide", imposée par l’Occident, qui provoqua l’instabilité de l’empire de l’Est et la chute de l’ordre bipolaire. Aujourd’hui, nous sommes en face de l’émergence d’un monde multipolaire et d’une sorte de "révolution systémique", autrement dit de l’aboutissement d’un empire universel décentré et d’un souverainisme idéologique pervasif, qui ne pourra se réaliser sous le contrôle de la Russie, mais dans le cadre d’un univers planétaire sinisant.

Equilibre nucléaire dissuasif et système international.

"L’Unit Veto" de Morton Kaplan sur l’élimination d’un des candidats à l’empire

Or, puisque la menace vient également des pays moyens ou mineurs qui souhaitent une diffusion de la puissance nucléaire, pour se protéger et se sécuriser des intimidations des Grands, la vision doctrinale de la paix par la prolifération de l’atôme ne peut assurer la paix par le seul équilibre nucléaire. D’où la conceptualisation d’un modèle de système dit de "l’Unit Veto" par Morton Kaplan, visant à éliminer un des acteurs principaux du jeu, ce qui signifie de nos jours, si la formule est correcte et dans le cas du conflit ukrainien, l’élimination de la Russie ou de l’Europe ou de toutes les deux.  Or l’évocation de la candidature au "Grand Jeu", doit rappeler que la scène est planétaire et la coexistence globale, ou encore que la coexistence historique a été durable entre les peuples, comme le rappelle R.Aron, entre parthes et romains ou musulmans et chrétiens, ce qui veut dire que l’élimination dont on parle peut être physique ou politique ; génocidaire et donc nucléaire dans le premier cas, ou institutionnelle, de régime ou tout simplement de responsables étatiques dans le deuxième. Cependant la rivalité de puissance ou la rivalité de régime, d’idéologie et d’idées, configure différemment le cas de l’élimination d’un adversaire, en théorie ou en pratique. En effet Trump n’est pas l’Amérique, Poutine la Russie et Xi la Chine millénaire et les moyens à mettre en œuvre pour distinguer l’hostilité de l’inimitié, la compétition de la guerre, influent sur la différence de stratégies et leur coordination opérationnelle. Revenant aux systèmes et aux grands déterminismes de l’action, nous rappellerons qu’aucun système international n’a été égalitaire, ni pourra l’être, sous peine d’instabilité et de désordre, et que l’instinct humain essentiel est la "libido dominandi" et, de ce fait, la maîtrise du pouvoir par la figure du Prince, Roi ou Chef d’Etat. Or l’élimination des personnes nationales se joue, par la guerre, entre grandes civilisations autour du concept de survie, en périodes de turbulence et de crise, et que la "disgrâce" politique personnelle assume des formes diverses selon les cultures nationales, en cas de revers politiques ou de défaite.

La deuxième guerre froide, le révisionnisme historique et le "révisionnisme planétaire"

Si on peut appeler révisionnisme, la remise en cause des idées, des principes et des pratiques de pouvoir qui ont structuré et inspiré les doctrines et les options d’acteurs politiques établis dans les échiquiers d’action les plus divers, la caractéristique capitale de notre conjoncture est celle d'un "révisionnisme planétaire" généralisé, y compris nucléaire. A la différence de la signification dissuasive des années 60/70, la guerre nucléaire n'interdit plus la guerre conventionnelle, mais s'inscrit dans celle-ci, pour l'heure en théorie, comme un de ces paliers, pour aboutir à une désescalade, après une montée aux extrêmes aux seuils inexpérimentés. Elle s'appliquerait aujourd'hui, par une sorte d'analogie contraignante, aux hypothèses de conflits envisageables en Europe, comme partie intégrante de raisonnements systémiques et de révisions doctrinales dissuasives (Karaganov, Medvedev, etc) L'abaissement du seuil d'utilisation des armes nucléaires par le Kremlin (21 mars 2024), aurait pour fonction de rétablir la prévention des guerres conventionnelles à grande échelle et diminuer, du point de vue de la politique internationale, le poids des forces de l’Otan sur tous les fronts de l’Est.

Le troisième âge nucléaire et le problème du seuil

L'impossibilité d'aborder les domaines de l'affrontement de manière cloisonnée ont conduit à des révisions stratégiques et tactiques de la part des grandes puissances. C'est dans la perspective d’une évolution du nucléaire en trois périodes que la question de la dissuasion doit être analysée et comprise. Le premier âge a été marqué par la bipolarité, la confrontation entre deux superpuissances, l'équilibre de la terreur (MAD - destruction mutuelle assurée) et la stabilité stratégique. Le deuxième fut celui des espoirs de désarmement, nés de la guerre froide et achevé à la fin des années 1990, avec les crises de la prolifération. Le troisième a été une combinaison de logiques de puissance, de développement de moyens conventionnels offensifs et un rééquilibrage des capacités nucléaires, qui impose l'obligation de mieux combiner dissuasion nucléaire et forces conventionnelles. Dans ce cas la signification du révisionnisme, consiste à reporter l'action de pilotage de cet ensemble de forces sous la maîtrise du politique, par la prévention des guerres conventionnelles à grande échelle. La modification de ce seuil, impliquant ambiguïté, incertitude et risque est donc, à proprement dire, un "révisionnisme stratégique", dont la gravité donne la mesure du danger du moment historique et de la conjoncture internationale actuelle.

Le nucléaire tactique et la révision de la diplomatie coercitive de Thomas Schelling

Si le révisionnisme s'exprime de plus en plus dans le troisième âge nucléaire, comme volonté de remise en cause de l'ordre mondial, le domaine du nucléaire évolue vers une plus grande incertitude, conflictualité et complexité. En effet augmente considérablement, suite à la guerre d'Ukraine, la perception de la menace d'emploi du nucléaire tactique et du recours éventuel à celui-ci en termes de communication (gesticulation dissuasive) et de diplomatie coercitive (compellence-visant à modifier le statu quo, Th.Schelling). L’ombre du nucléaire continue de jouer, car il s’agit de formes diverses d’intimidation qui s’inscrivent dans un contexte à risque, où les règles du jeu sont en train d'être révisées et où la grammaire de l'escalade pourrait ne plus être maîtrisée ni du côté russe, ni du côté Otan.

Viktor Orban et révisionnisme institutionnel de l’Union Européenne

La remise en cause des legs et des conventions établies ne peut exclure le domaine institutionnel, le système parlementaire, les formes d’État et les régimes représentatifs, d’un bilan critique sur le décalage entre les institutions publiques, les sociétés civiles et les opinions Les constitutions d’Etats deviennent ainsi les premières cibles des crises dans les changements d’époque. Il en est de même pour la modernité de l’’État ou son inadaptation à l’âge planétaire Ainsi, dans une perspective réformiste le dépassement de l'Etat-Nation, sur lequel est bâtie la philosophie politique de l'Union européenne, est pour Orban, l'essence même de la conception progressiste et globaliste du système de pouvoir établi, une perversion de la promesse initiale et de la croyance européenne. Cette utopie commuée en perversion bureaucratique conduirait à la désintégration de l'Occident. Or notre époque, qui est bien loin d’être celle de la victoire définitive de la "démocratie", serait caractérisée par une inversion du récit selon lequel l’Union Européenne, bâtie sur l’utopie kantienne de la paix perpétuelle est devenue, tout au contraire, désarmée et promotrice de guerre. Washington s’oppose à toute forme de souverainisme européen et veut éviter que de nouveaux blocs se créent dans chaque continent, au sein de la tendance multipolaire émergente. L’Amérique voudrait empêcher, en particulier, que la Russie et l’Union européenne se développent comme deux pôles indépendants et virtuellement convergents, ce qui affaibliraient la "Démocratie impériale" dans sa mission historique. Par ailleurs, sans le rétablissement de la souveraineté allemande, la souveraineté française et européenne ne serait que limitées et apparentes, vides de toute substance politique et de capacité d’action. Dans une telle perspective et au sens le plus large le révisionnisme apparaît comme la conscience active de vouloir réécrire l'histoire, en ses fondements doctrinaux, pour ce qui concerne les idéologies politiques (marxisme, libéralisme, mondialisme, nationalisme..) ou dans les accords établis, mais tenus pour dépassés (Yalta).  Or, sur la ligne de front du révisionnisme étatique se situent les pays et les nations, qui luttent pour une "autre" hégémonie et, implicitement, pour un autre type de leadership et de modèle de société et pour ces pays et pour ces peuples, plus particulièrement du "Sud du monde", la catégorie centrale du révisionnisme est l'anti-hégémonisme et l’anti-occidentalisme et cette notion remplace la notion- mythe de révolution, comme changement radical de légitimité, de régime et de société.  En matière de relations internationales, elle remplace la distinction entre puissances satisfaites et puissances insatisfaites.  En ce sens, le révisionnisme n'est que le "Cahier de doléances" des puissances à la dérive, dominées ou colonisées. Le concept de révisionnisme, appliqué à la théorie de l'histoire et à la conjoncture actuelle est le préambule d'une transition d'allégeances à un projet géopolitique, le multipolarisme, qui n’a pas encore fait ses épreuves.

 

Bruxelles le 9 août 2025