LES BRICS, LE "TRIANGLE DE PRIMAKOV" ET LES ALIGNEMENTS DES EQUILIBRES REGIONAUX DE BRZEZINSKI.
AGIR PAR LA DIVERSION OU PAR L’APPROCHE INDIRECTE (Liddell Hart)
Irnerio Seminatore
Table des matieres :
Les BRICS et leurs revendications
Rééquilibrages
Le Triangle de Primakov et les réalignements de Brzezinski
Coercition ou apaisement ?
Liddell Hart et la stratégie indirecte
L'inscription du conflit contre l'Iran dans la logique du "Grand Jeu"
L'objectif des Etats-Unis
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Les BRICS et leurs revendications
Le lancement des BRICS à Ekaterinbourg en Russie (2009), puis l'organisation d'un deuxième sommet des pays fondateurs à Brasilia en 2010 ont mis sur pied un nouveau cadre géopolitique, ayant pour but une distribution plus équilibrée du pouvoir mondial. Dans une telle perspective l'émergence de cette nouvelle communauté d'action exprime, à revers, l’état de décomposition du système de Bretton Woods et la recherche d'un ordre répondant aux grands défis d'avenir. Par leur demande d'une réforme de la gouvernance mondiale et du respect d'une plus grande indépendance stratégique, les BRICS ne cherchent pas à former une alliance ni à constituer un bloc, menés nécessairement par la Russie et la Chine, mais un partenariat ouvert, qui puisse se positionner comme un "pont" entre le Sud global et l'Occident. Ils entendent constituer ainsi une plateforme de concertation et une "tribune de revendications" pour exiger une réforme du Fond Monétaire International, de la Banque Mondiale et du Conseil de Sécurité des Nations Unies, de manière à adopter des ajustements des équilibres régionaux, s'imposant comme défi aux Etats-Unis mêmes, en tant qu'acteur mondial dominant. Ainsi la recherche d'une stabilité régionale et mondiale plus large, viserait à éviter une phase de rivalités prévisibles, convulsives et destructrices, que traverse historiquement un pouvoir impérial dans la phase de son déclin. Or, l'adoption sélective et interne du multilatéralisme pour mieux se positionner dans le cadre dominant du multipolarisme aurait pour signification d'échapper à l'hégémonisme et de remettre en cause l'unipolarisme des Etats-Unis. En effet l'unipolarisme accorde une place prépondérante au dollar et impose aux plans de redressement des pays émergents des conditionnalités politiques.
Rééquilibrage
Pour parvenir à un rééquilibrage, jugé nécessaire, les pays du BRICS ont promu une stratégie de dédollarisation fondée sur la constitution d'une banque de développement (EBD) et sur une méthode de prise de décision destinée à financer les infrastructures des pays émergents sans contreparties de régimes favorables à l'Occident. La diversification des souverainetés financières dispose ainsi d'un contrôle sur une part prépondérante des réserves mondiales de pétrole brute et de gaz naturel et permet la dénonciation des sanctions et des barrières discriminatoires. Œuvrant à la construction d’un monde multipolaire, plus en phase avec leur poids économique et démographique, les BRICS cristallisent les aspirations du Sud global à s’affranchir d’un ordre international perçu comme injuste et considéré comme incapable de répondre à leurs besoins de développement et aux grands défis du siècle. Cependant, la critique de la fragilité des BRICS, apparaît au grand jour dans les difficultés de transformer leur poids démographique et économique en une unité politique et en un ordre mondial alternatif. Freinent dans cette direction des positions géographiques éloignées, des différends territoriaux (Inde et Chine), des rivalités stratégiques internes entre leurs membres, l'hétérogénéité de leurs régimes et la méfiance de certains membres pour les visées hégémoniques de la Chine. Il n'est pas moins vrai que les BRICS, portés par les 11 membres de plein droit (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud, Égypte, Éthiopie, Iran, Arabie saoudite, Émirats Arabes Unis et Indonésie) représentent désormais près de 50 % de la population mondiale et plus de 40 % du PIB mondial (en parité de pouvoir d’achat), ayant pour but de rivaliser avec le G7 . Au sein du groupe des BRICS+, la devise utilisée pour les échanges internationaux est le yuan, la monnaie chinoise., mais les BRICS ont pour projet de créer une monnaie commune et cette monnaie pourrait occasionner une chute significative du dollar américain, jusqu'ici la principale monnaie d'échange du monde.
Le triangle de Primakov et les réalignements de Brzezinski
Sur le fond, l'émergence des BRICS s'inscrit dans le prolongement de la doctrine géopolitique développée à la fin des années 1990 par Ievgueni Primakov, alors ministre des Affaires étrangères de la Fédération de Russie. Primakov théorise la formation d'un bloc eurasiatique réunissant la Russie, l'Inde et la Chine (le "Triangle de Primakov") destiné à promouvoir un ordre mondial multipolaire et à contrebalancer l'hégémonie occidentale, tout au moins sur le plan économique.
Or, la contestation de l'ordre hégémonique a été bien comprise par Z. Brzezinski, en sa signification systémique, puisque, dans un article paru dans "The National Interest" de 2016, il suggère que les Etats-Unis prennent l'initiative de réorganiser l'architecture mondiale des puissances suite au défi ouvert lancé par la Chine aux Etats-Unis et suite aussi au réveil politique du Moyen Orient. C'est pourquoi la stratégie d'approche indirecte, celle du "Triangle de Primakov", doit être lue et interprétée désormais à sa portée globale. Cette dimension se précise, selon les mots mêmes de Brzezinski quand, "au moins l'un des deux Etats potentiellement menaçants (Russie ou Chine), devient un partenaire, dans la recherche d'une stabilité régionale, puis mondiale plus large".
Puisque aucun Etat hégémonique n'a associé à son pouvoir dominant un autre Etat virtuellement menaçant et à préférer le combattre plutôt que de ne pas agir, le dilemme se transfère des acteurs étatiques vers le système international, au sein duquel peuvent être appliquées les règles de Kaplan. Celui-ci, définissant six modèles de système, établit une liaison conditionnante entre acteur et système.
Coercition ou apaisement ?
Dans la phase actuelle, où semble prévaloir une diplomatie de la coercition sur une diplomatie de l'apaisement, afin d'obtenir un gain ou une satisfaction d'intérêts essentiels, conformément à l'un des principes de Kaplan sur le modèle de l'équilibre, la diplomatie des puissances maritimes ou insulaires devra manœuvrer par lignes internes, afin de s'assurer de l'alliance des puissances continentales et de l'appui de têtes de pont péninsulaires (le Rimland mondial). L'effort des puissances terrestres sera en revanche celui de rompre l'encerclement et de vivre en autarcie pour s'assurer l'accès aux océans. Dans ce dernier cas, les puissances terrestres préfèrent combattre plutôt que négocier, mais négocier plutôt que se soumettre ou capituler.
Liddell Hart et la stratégie indirecte
Bien que la stratégie indirecte s'insère dans une géopolitique prospective des grandes puissances et, dans notre cas, d'alternative hégémonique, la conception et la démarche de la stratégie indirecte se définissent comme une antithèse de la guerre d'usure. En effet, avant même d'en venir à l'affrontement, la stratégie de diversion en perturbe la logique, par des alliances de circonstances et étend ainsi son espace de liberté d'action, multipliant les points faibles et les théâtres d'engagements futurs, où la résistance sera plus faible et les arrières du front plus vulnérables. L'action indirecte passe aussi par de manœuvres diplomatiques et des campagnes psychologiques qui paralysent ou découragent les opinions et les orientations des sociétés civiles adverses des électeurs
En considérant l'émergence et les revendications des BRICS comme prolongement de la doctrine géopolitique développée par Primakov à la fin des années 1990, il apparaît indispensable de définir le cadre général des grandes tendances qui président aux métamorphoses systémiques de l'époque actuelle. On peut ainsi dire que nous traversons une ère d'interactions intercontinentales fortes, transatlantiques, trans-eurasiennes et transpacifiques, caractérisées par un équilibrage serré de "puissances relatives".
Il en résulte par conséquent une tentative de réalignement politique et stratégique général, bien supérieur à celui recommandé par Brzezinski, par des rapprochements capacitaires et par des deals diplomatiques, en ce qui concerne les nouvelles affirmations de puissance.
Quant aux métamorphoses en cours, en voici quelques variables et constantes sficatifs :
- L'accomplissement de la transition vers un monde multipolaire et l'aiguisement des rivalités qui avivent les luttes pour l'hégémonie au niveau global.
- L'établissement d'une série d'équilibres de réseaux, centrés sur l'acteur jadis unipolaire qui s'efforce d'exercer une forme adaptée d'arbitrage du jeu ou de "Global Leadership", par une politique de "Linkage stratégique" dans les différents systèmes régionaux, au lieu de la "Global dominance" du système du passé.
- L'organisation politico-stratégique des pôles autour d'un Leader régional (Brésil, Chine, Russie, etc.)
- Un système de sécurité collective qui échappe en large partie aux organes existants (ONU, OTAN, autres...) et aux instances de gouvernance actuelles (G7, G20), et cela en raison de variations de la "mix security" dans une planète aux ressources finies.
- Les ambiguïtés et limites des nouvelles "coalitions multipolaires" dans un contexte de bipolarisme croissant (Chine-USA).
- Les combinaisons croisées de "Balance of Power" pratiquées par les puissances traditionnelles et de "Balance of Threats" par les puissances montantes (comme mélange de menaces et de vulnérabilités).
- La démocratisation du fait nucléaire (ADM) et la généralisation multiforme de nuisances et de terrorisme.
- La dominance offensive de la cyber-guerre et de la guerre des drônes et de la guerre spatiale, qui induit une modification du rapport de force entre attaquants et défenseurs (avec une prime à l'attaquant).
- L'apparition d'une "compétition des systèmes de valeurs" qui se superpose à la "rivalité stratégique" et à la "compétition économique" (fondée sur le couple confrontation /coopération forcée)
- L'affirmation d'une ère de grandes incertitudes et de surprises géopolitiques.
Dans ces conditions le "Hard Power" et le pouvoir démographique redeviennent décisifs et la rémanence de la domination "informelle" de l'Occident apparait panachée par des revendications relativistes d'autres modèles civilisationnels, d'expression asiatique et sinique.
L'inscription du conflit contre l'Iran dans la logique du "Grand Jeu"
Au niveau du Grand Jeu l'Iran fait il figure d'un Etat un perturbateur et un Etat-paria, ou seulement comme une forme de pouvoir insatisfait ? L'attaque des Etats-Unis a été motivée par les deux motivations, avec une rhétorique plus accentuée pour la première. Cependant parmi les traits majeurs de la guerre des Etats-Unis contre l'Iran on ne peut s'abstenir de mentionner l'inscription de ce conflit dans la logique du "Grand Jeu" qui avait secoué les bases de la géopolitique du XIX siècle et marqué la conférence de Mackinder de 1904 à l'Amirauté britannique. Il s'agirait aujourd'hui d'adapter cette image à la stratégie américaine contre la Chine et de la tester en même temps aux BRICS et à la caducité de leurs illusions sur l'unité de façade qui en fragilise le concept.
En réalité, avec la guerre contre l'Iran les Etats-Unis sont en mesure d'obtenir plusieurs gains stratégiques :
- désarticuler l'axe Moscou-Pékin-Téhéran
- renforcer et privilégier la Russie contre la Chine
- faire sauter l'unité des BRICS
- normaliser les accords d'Abrahams et les étendre dans le but d' ancrer la région du Grand Moyen Orient dans le giron occidental, en préparant l'après pétrole et l'intégration d'Israël
- conquérir un contrôle total des flux pétrolier du Golfe, qui se cumulent à ceux du Vénézuéla
- affaiblir durablement l'Europe, au plan énergétique, industriel et financier
- Ainsi, la guerre à l'Iran n'est pas un objectif en soi, mais l'élément de fissure principal d'une stratégie de découplage du système, visant à briser les jeux d'alliances de la Chine et à paralyser les BRICS. La littérature stratégique en matière de conduite de la guerre est sans appel : l’absence d’objectif stratégique affiché permet une plus grande flexibilité, et le brouillage de la lisibilité du but de guerre, ce qui est particulièrement déstabilisant pour l’ennemi.
- Le cœur du sujet ne peut échapper à une analyse de rationalité
La situation actuelle illustre la faillite du "parapluie" chinois : l'incapacité de Pékin à protéger ses approvisionnements et ses alliés officiels démontre la faiblesse de sa prétention au statut de superpuissance sécuritaire globale.
En parallèle, la raréfaction du brut iranien redonne à Moscou le pouvoir de fixer les tarifs, inversant au moins à court terme le rapport de force entre la Russie et la Chine,
Suite à cette manœuvre on peut observer un allégement de la vassalité : l'attrition de l'axe permet à Moscou de sortir de sa dépendance forte envers le marché chinois en diversifiant ses exports vers l'Inde et le Brésil
L'objectif des Etats-Unis
- Dans ce contexte, l’objectif de fond des USA est clair et c’est un invariant depuis au moins vingt ans : affaiblir la Chine et lui dénier son rôle de leader d’un monde alternatif, le Sud global, les BRICS, etc. Dans cette logique, la Russie apparaît comme une alliée objective des Etats-Unis et l'extrême variété des réactions des pays membres des BRICS, l’Inde, le Brésil, l’Afrique du Sud, restés silencieux face à l'asphyxie de l'Iran, ont fait apparaître les BRICS comme un syndicat de circonstance, ou "un tigre de papier".
- En pleine transition de système, les jeux multipolaires restent incertains et leur décryptage extrêmement risqué.
- Cependant ce qu'on peut en déduire ce sont les limites de la multipolarité face à la mobilisation offensive d'Hégémon prêt à se battre, les difficultés d'élaboration d'une alternative de système et l'absence et la passivité de l'Europe face au Grand Jeu mondial, qui l'exclut également d'un rôle significatif et décisif au niveau régional.